Tris­tesse et co­lère

A Cré­teil hier, la grande fête an­nuelle de la com­mu­nau­té por­tu­gaise en France a été em­preinte de gra­vi­té et de peine.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - NICOLASJACQUARD À CRÉ­TEIL (VAL-DE-MARNE)

l’évé­ne­ment de l’an­née pour la com­mu­nau­té por­tu­gaise : la fête or­ga­ni­sée par Ra­dio Al­fa réunis­sait hier près de 15 000 per­sonnes sur l’île de loi­sirs de Cré­teil. Une 15e édi­tion dont l’am­biance a for­cé­ment pâ­ti des nou­velles ve­nues du pays. Dans la ma­ti­née, beau­coup n’avaient pas en­core pris conscience de l’am­pleur du drame. Mai­sau­fu­re­tà­me­su­re­que­le­bi­lan s’alour­dis­sait, les coeurs se sont noués. « On a vu briè­ve­ment les in­fos, au ré­veil, à notre hô­tel », ex­plique Leo­nel. Soit un peu avant que lui et son groupe, Folk­lo­ri­co, ori­gi­naire de l’Al­garve, dans le sud du pays, ne se pro­duise dans la ma­ti­née sur la grande scène. « Nous étions in­vi­tés, il nous fal­lait dan­ser, mais beau­coup pen­saient à ce qui se pas­sait là-bas. »

« Près de 60 morts ? Vous êtes sûrs ? souffle Car­los, at­ta­blé avec quelques amis sous un pa­ra­sol. C’est un choc. » Alors que la jour­née avance, l’in­cen­die s’in­si­nue dans les conver­sa­tions. Un oeil sur la scène, l’autre sur son smart­phone, Ar­man­do na­vigue entre I24­news.tv, un site d’in­for­ma­tion por­tu­gais, et Fa­ce­book, pour prendre des nou­velles de ses amis au pays. « Pour l’ins­tant, tout va bien, mais jus­qu’à quand ? »

« J’ai beau cher­cher, c’est du ja­mais-vu », souffle Ca­ta­ri­na, dont la fa­mille est ori­gi­naire d’une ville à 100 km au nord des foyers meur­triers. « J’ai eu les miens en ligne. Le feu se trouve à dix ki­lo­mètres seule­ment du vil­lage d’ori­gine de mes pa­rents, ex­plique Ayr­ton. Les gens ont peur, ça conti­nue à avan­cer. On sait que le feu peut par­cou­rir la dis­tance en un rien de temps. »

Sur la grande scène, la te­neur des dis­cours inau­gu­raux tranche avec la mé­téo es­ti­vale, dont beau­coup sont ve­nus pro­fi­ter en fa­mille. « Au­jourd’hui est un jour triste », lance à la tribune le consul gé­né­ral du Por­tu­gal. Ar­mand Lopes ac­quiesce. Cet en­tre­pre­neur, fi­gure de la com­mu­nau­té, est le pré­sident de Ra­dio Al­fa. « Lei­ria, c’est ma ville, confie-til. Et c’est sa région qui a four­ni le plus d’im­mi­gra­tion à la France. J’aieuau­té­lé­pho­ne­beau­coupde gens qui sont là-bas. Ils sont dans tous leurs états. Le drame est beau­coup plus grave qu’an­non­cé ini­tia­le­ment, et il n’y a pas de so­lu­tion qui se pro­file pour l’ins­tant… »

« Cette région, cô­té tem­pé­ra­tures, c’est un four, dé­crit Car­los. Mais au­tant de morts, on se de­mande quand même comment ce­la a pu se pro­duire. La route sur la­quelle les vic­times se sont fait pié­ger au­rait dû être cou­pée. » L’homme sait de quoi il parle. L’an der­nier, la nièce de son beau-frère avait fait la une de la presse por­tu­gaise. Cette jeune ma­man, pom­pier, n’avait pas sur­vé­cu au feu de fo­rêt contre le­quel elle lut­tait non loin de Lis­bonne.

L’un des voi­sins de Car­los est plus ca­té­go­rique : « J’ai honte d’être por­tu­gais. Il n’y a que chez nous qu’un tel bi­lan peut être en­re­gis­tré. Pour­quoi ? Parce que nos au­to­ri­tés ne sont pas à la hau­teur. » Un peu plus loin, un verre de Su­per Bock en main, ces trois co­pains ne disent pas autre chose. « Ce bi­lan, c’est au­tant ce­lui de l’in­cen­die que ce­lui de la dé­ser­ti­fi­ca­tion, ac­cuse Ke­vin. Pour­quoi on ne paie pas des gens pour dé­brous­sailler ? Mais non, il n’y a pas d’ar­gent, alors tout le monde émigre et la na­ture re­prend ses droits. »

« J’ai vu un re­por­tage sur les Ca­na­dair por­tu­gais, re­prend l’un de ses amis. Il y en a, mais il n’y a pas d’ar­gent pour les faire vo­ler. » « Et main­te­nant ? Eh bien l’Eu­rope nous en­voie les siens, en­chaîne Ke­vin. C’est avant qu’un drame de ce genre ne se pro­duise qu’elle de­vrait se rap­pe­ler que nous en fai­sons par­tie… »

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