Jeanne Mo­reau

L’icône du ci­né­ma fran­çais

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR YVES JAEGLÉ

J’ai la mé­moire qui flanche… » Elle le chan­tait. De­puis l’an­nonce, hier ma­tin, de la mort de Jeanne Mo­reau, à 89 ans, dans son ap­par­te­ment pa­ri­sien (VIIIe), on a la mé­moire qui ca­vale. Les sou­ve­nirs tour­billonnent. Comme au­tant de lu­cioles en 130 rôles. En noir et blanc et de toutes les cou­leurs. La fille toute jeune, sur­prise et gi­flée par Jean Ga­bin dans « Tou­chez pas au gris­bi » (1953), c’est elle. L’er­rante élé­gante dans la nuit plu­vieuse d’« As­cen­seur pour l’écha­faud » (1957), de Louis Malle, qui marche sans fin sur un air de Miles Da­vis, elle aus­si. En­fant du jazz et femme fa­tale, ja­mais jeune fille en fleurs : elle de­vient une star à 30 ans, après des an­nées de théâtre. Une voix de chan­teuse, dont la to­na­li­té hyp­no­ti­que­ment grave pou­vait même se pas­ser de l’in­can­des­cence de ses yeux, comme sa voix off de « l’Amant », de Jean-Jacques An­naud, d’après le ro­man à suc­cès de Mar­gue­rite Du­ras, son amie.

Plus de trente ans avant, Jeanne Mo­reau avait rem­por­té le prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes pour « Mo­de­ra­to Can­ta­bile », en 1960, tou­jours d’après Mar­gue­rite Du­ras. Une his­toire d’amour im­pos­sible avec JeanPaul Bel­mon­do.

Jouer avec les plus grands, pour prendre plus de risques : dans « les Val­seuses » (1974), de Ber­trand Blier, l’ac­trice offre son corps à deux hom­me­sen­mê­me­temps,deux­lé­gendes, De­par­dieu et De­waere. « Un autre mot qui n’a ja­mais quit­té l’es­prit et la vie de Jeanne Mo­reau : li­ber­té », a twee­té hier Pierre Les­cure, pré­sident du Festival de Cannes. Cette li­ber­té d’ai­mer à trois, sexuel­le­ment dans « les Val­seuses », sen­ti­men­ta­le­ment dans « Jules et Jim » (1962), où elle est Ca­the­rine. Avec cette ré­plique faite pour cette femme pres­sée, pas­sion­nelle : « Jim, viens quand tu peux, mais tu peux bien­tôt. » Si­gné Truf­faut, l’un de ses anges gar­diens — elle fait dis­pa­raître les hommes de sa vie dans « La ma­riée était en noir » — comme Louis Malle, Or­son Welles ou Jo­seph Lo­sey.

LES YEUX NOIRS

Elle court d’une gé­né­ra­tion à l’autre, ange gar­dienne à son tour dans « Ni­ki­ta », de Luc Bes­son, où elle dit au per­son­nage joué par Anne Pa­rillaud : « Laisse-toi gui­der par ton plai­sir, ton plai­sir de femme. »

On la di­sait dure. Jeanne Mo­reau, c’était aus­si la co­lère. Ses yeux, in­tenses à faire peur. Re­ve­nue de tout dans « La Notte », d’An­to­nio­ni, où il ne faut pas moins que Mar­cel­lo Mas­troian­ni pour tra­ver­ser avec elle cette nuit folle et noire et af­fron­ter l’aube en couple vi­vant et vi­brant. La pas­sion, son unique rôle, pas de com­po­si­tion, on ne di­rait pas un em­ploi. Jeanne Mo­reau en épouse le rythme : elle marche, court, plonge en robe dans la Seine — « Jules et Jim » tou­jours — et voyage dans le ci­né­ma amé­ri­cain, jusque dans « le Der­nier Na­bab », d’Elia Ka­zan.

Elle a eu deux ma­ris ci­néastes, Jean-Louis Ri­chard et William Fried­kin, l’au­teur de « l’Exor­ciste ». Cé­sar de la meilleure ac­trice en 1992, pour « la Vieille qui mar­chait dans la mer », de Laurent Hey­ne­mann, elle a di­ri­gé deux fois le ju­ry du Festival de Cannes, ex­cep­tion­nel pour une femme qui ne l’est pas moins, en 1975 et en 1995. Cette an­née-là, Va­nes­sa Pa­ra­dis chante avec elle « le Tour­billon » lors de la cé­ré­mo­nie. On en est tout étour­di.

Re­ve­nons sur Terre, même tri­via­le­ment : dans le der­nier « The Voice », sur TF 1, la jeune Au­drey a re­pris « le Tour­billon ». La chan­son ne flanche pas. Comme une mé­moire longue : on a tous dans le coeur quelque chose de Jeanne Mo­reau, un air, un re­gard, une robe ou un rôle.

1961 « Jules et Jim », de Fran­çois Truf­faut.

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