Des tra­deurs pas comme les autres à la Caisse des dé­pôts

Le Parisien (Paris) - - ÉCONOMIE -

UNE DÉFERLANTE de chiffres sa­ture les écrans d’or­di­na­teurs. Dans cette salle cli­ma­ti­sée, non loin des In­va­lides, une ving­taine de tra­deurs s’ac­tivent. Par­mi eux, un qua­dra­gé­naire ba­laie du re­gard des chiffres cli­gno­tant en rouge et en jaune. « Comment on s’y re­trouve ? C’est juste une ques­tion d’ha­bi­tude… » Et de concen­tra­tion !

Dans la salle de mar­ché hé­ber­gée rue de Lille (Pa­ris VIIe) dans de su­blimes lo­caux à quelques pas du mu­sée d’Or­say, ces tra­deurs—«né­go­cia­teurs»dans le jar­gon mai­son — tra­vaillent pour la Caisse des dé­pôts et consi­gna­tions (CDC). Ils ont entre leurs mains une par­tie de l’ar­gent dé­po­sé par les 55 mil­lions de dé­ten­teurs d’un li­vret A.

La loi a confié à la CDC la mis- sion de veiller sur une grande par­tie de l’épargne ré­gle­men­tée, soit 254 Mds€ is­sus de vos li­vrets. Où va cet ar­gent ? « On dit sou­vent qu’il dort, c’est faux ! Il fi­nance l’éco­no­mie et la construc­tion de lo­ge­ments », ré­pond Joël Prohin, di­rec­teur de la ges­tion des portefeuilles. Pour l’es­sen­tiel, fi­nance la construc­tion de HLM par des prêts de longue du­rée oc­troyés aux bailleurs so­ciaux.

Mais les épar­gnants ayant le droit de re­ti­rer de l’ar­gent de leur li­vret A à tout mo­ment et sans li­mite, il a fal­lu en mettre une par­tie de cô­té pour les rem­bour­ser lors­qu’ils en font la de­mande. C’est cette ré­serve, au­jourd’hui de72Mds€,quiest­pla­cée­surles mar­chés fi­nan­ciers. Les fonds sont in­ves­tis à 83 % en obli­ga­tion­se­tà17 %en­ac­tions.Des­pla­ce­ments (dont la com­po­si­tion pré­cise est te­nue confi­den­tielle) qui « rap­portent des re­ve­nus », sou­ligne Oli­vier Ma­reuse, di­rec­teur du fonds d’épargne.

S’ils achètent et vendent pour 5 à 10 Mds€ par an, les tra­deurs de la Caisse ne spé­culent pas, as­sure-t-on. « Ici, on n’achète pas et on ne vend pas des titres dans la même jour­née pour ac­cu­mu­ler des pro­fits ponc­tuels, pré­cise Joël Prohin. Lorsque l’on achète une ac­tion, on la garde cinq ans, voire plus. » Ins­tal­lés dans une autre salle, un peu en re­trait, les « gé­rants » sont char­gés de choi­sir les titres sur les­quels la Caisse va in­ves­tir. Comment les titres sont-ils sé­lec­tion­nés ? Sur la ren­ta­bi­li­té es­comp­tée, mais pas uni­que­ment. « Avant d’in­ves­tir sur un titre, on se de­mande si la so­cié­té ré­pond aux cri­tères de bonne conduite en­vi­ron­ne­men­tale, so­ciale et de gou­ver­nance », as­sure Oli­vier Ma­reuse. Mais la Caisse ne s’in­ter­dit pas, lorsque l’ac­tua­li­té s’af­fole, de pro­fi­ter de bonnes af­faires ponc­tuelles. « Le jour du Brexit, en 2016, toutes les ac­tions bais­saient. On en a ache­té », ré­vèle un tra­deur. Des opé­ra­tions qui de­mandent du flair, de l’ex­pé­rience. Cer­tains de ces opé­ra­teurs de mar­ché ont une longue car­rière der­rière eux dans de grandes banques fran­çaises.

Il reste à sa­voir s’ils ont gar­dé leur ni­veau de bo­nus… Le su­jet met mal à l’aise dans cette vé­né­rable ins­ti­tu­tion pu­blique bi­cen­te­naire. « Il y a des ré­mu­né­ra­tions va­riables, mais il s’agit que de quelques pour­cents. Ce­la n’a rien à voir avec ce qui se pra­tique dans les grandes banques », ré­torque Joël Prohin. Et de pré­ci­ser : « Cer­tains [né­go­cia­teurs] sont là de­puis plus de dix ans, ce ne sont pas des mer­ce­naires, ce qui les in­té­resse, c’est de tra­vailler à pré­pa­rer les deux cents pro­chaines an­nées. »

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