L’homme d’af­faires russe et son poison na­tu­rel

La bri­gade cri­mi­nelle en­quête sur la mort d’un homme d’af­faires russe en 2012 à Londres. La rai­son ? Son pos­sible em­poi­son­ne­ment lors d’un sé­jour à Pa­ris quelques jours avant.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR TIMOTHÉE BOUTRY

L’AF­FAIRE EST DIGNE d’un ro­man d’es­pion­nage. La mort su­bite de l’homme d’af­faires russe Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny, le 10 no­vembre 2012, au su­douest de Londres, fait l’ob­jet de toutes les spé­cu­la­tions. Pour la po­lice bri­tan­nique, le dé­cès de ce lan­ceur d’alerte im­pli­qué dans un scan­dale fi­nan­cier n’a rien de sus­pect. Mais pour de nom­breux ac­teurs de ce dos­sier hy­per sen­sible, à com­men­cer par la jus­tice fran­çaise, l’hy­po­thèse d’un em­poi­son­ne­ment est lar­ge­ment pri­vi­lé­giée. Preuve en est l’ou­ver­ture par le par­quet de Pa­ris, le 26 juin 2015, d’une en­quête pré­li­mi­naire pour « as­sas­si­nat en bande or­ga­ni­sée » et « as­so­cia­tion de mal­fai­teurs » : l’homme d’af­faires était à Pa­ris deux jours avant sa mort. Les au­to­ri­tés fran­çaises at­tendent d’ailleurs avec im­pa­tience les conclu­sions des au­di­tions qui viennent d’être me­nées à Londres.

Né en Ukraine, Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny a fait for­tune en Rus­sie, où il est sus­pec­té d’avoir pros­pé­ré grâce au blan­chi­ment d’ar­gent sale. Mais, en 2010, il prend la fuite en An­gle­terre quelques mois après le dé­cès en dé­ten­tion de l’avo­cat russe Ser­gueï Ma­gnits­ki, qui avait dé­non­cé une fraude fis­cale de grande am­pleur im­pli­quant de hauts di­gni­taires proches du Krem­lin. Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny se mue alors à son tour en lan­ceur d’alerte et four­nit des do­cu­ments per­met­tant d’étayer une fraude es­ti­mée à quelque 200 M€. Il col­la­bore no­tam­ment avec la jus­tice suisse. A Pa­ris aus­si, le par­quet na­tio­nal fi­nan­cier (PNF) ouvre un dos­sier Ma­gnits­ki. Ses ré­vé­la­tions lui valent de re­ce­voir des me­naces.

DES TRACES D’UN POISON NA­TU­REL DANS SON SANG

En no­vembre 2012, pris de vo­mis­se­ments, Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny dé­cède en pleine séance de foo­ting. Quelques mois plus tôt, en sous­cri­vant une as­su­rance vie, il s’était pour­tant vu dé­li­vrer un cer­ti­fi­cat mé­di­cal ras­su­rant. Mais les exa­mens di­li­gen­tés par la po­lice du com­té de Sur­rey ne ré­vèlent rien de sus­pi­cieux. L’en­quête conclut à une crise car­diaque.

L’af­faire va pour­tant connaître un in­croyable re­bon­dis­se­ment deux ans plus tard. A la de­mande de son as­su­rance vie, de nou­veaux exa­mens sont ef­fec­tués. Une ex­perte en bo­ta­nique dé­cèle dans son corps des traces de gel­se­mium, une plante asia­tique qui est aus­si un poison na­tu­rel. La si­tua­tion fait évi­dem­ment écho au sup­plice d’Alexan­der Lit­vi­nen­ko, cet an­cien es­pion russe ré­fu­gié à Londres, em­poi­son­né par un thé au po­lo­nium en 2006.

Le dos­sier est fi­na­le­ment rou­vert en Grande-Bre­tagne. A Pa­ris aus­si on s’ac­tive, car, comme l’a ra­con­té en dé­tail une en­quête de la ver­sion an­glaise de BuzzFeed, on dé­couvre que l’homme d’af­faires a ef­fec­tué un sé­jour dans la ca­pi­tale entre le 6 et le 10 no­vembre 2012.

Le 8, il re­trouve à Pa­ris El­mi­ra Me­dyns­ka, une jeune sty­liste ukrai­nienne de 22 ans. Le « couple » passe deux nuits au Bris­tol, un pa­lace pa­ri­sien. L’homme d’af­faires couvre la jeune femme de ca­deaux luxueux. « J’avais le sen­ti­ment qu’il était stres­sé », a confié ce té­moin ca­pi­tal à BuzzFeed. Elle dé­crit un homme à la main trem­blante, pas­sant de nom­breux et dis­crets ap­pels. In­for­mé du dé­cès de son ami, El­mi­ra Me­dyns­ka n’a pas sem­blé très sur­prise : « Ce­la ar­rive à des Russes à Londres. Il a don­né des in­for­ma­tions russes à la Suisse. Vous pou­vez être tué pour ça », a-t-elle ex­pli­qué au site. Se­lon nos in­for­ma­tions, un té­moi­gnage, en cours de vé­ri­fi­ca­tion, in­dique que le fi­nan­cier a dé­jà été pris de vo­mis­se­ments lors d’un dî­ner dans un res­tau­rant chic.

En An­gle­terre, le dos­sier a été plai­dé en juin de­vant la cour cri­mi­nelle du Grand Londres. Dans un pre­mier temps, il s’agit uni­que­ment d’éta­blir si Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny est dé­cé­dé de mort na­tu­relle ou non. L’ex­perte en bo­ta­nique a, une nou­velle fois, fait part de ses conclu­sions ex­pli­cites, mais la po­lice du Sur­rey n’en dé­mord pas : « Il n’a pas été as­sas­si­né », a mar­te­lé un of­fi­cier. Il faut dire qu’en Grande-Bre­tagne les au­to­ri­tés ne semblent pas très en­clines à faire toute la lu­mière sur cet en­com­brant dé­cès qui pour­rait brouiller les re­la­tions éco­no­miques entre Londres et Mos­cou.

Ailleurs dans le monde, on consi­dère pour­tant la piste de l’ho­mi­cide comme la plus pro­bable. « On pense qu’il a été as­sas­si­né chez nous », as­sure, à Pa­ris, une source proche du dos­sier. Se­lon un rap­port du ren­sei­gne­ment na­tio­nal amé­ri­cain ci­té par BuzzFeed, l’as­sas­si­nat de l’homme d’af­faires sur ordre du Krem­lin est « cer­tain ».

En France, l’en­quête de la bri­gade cri­mi­nelle a connu des dé­ve­lop­pe­ments ré­cents. Les po­li­ciers at­tendent dé­sor­mais le re­tour des in­ves­ti­ga­tions de l’autre cô­té de la Manche. « C’est vrai que, si les An­glais concluent à une mort na­tu­relle, on se­ra bien em­bê­té… » confie, per­plexe, une source ju­di­ciaire.

ON PENSE QU’IL A ÉTÉ AS­SAS­SI­NÉ

NOUS” CHEZ UNE SOURCE PROCHE DU DOS­SIER À PA­RIS

IL A DON­NÉ DES IN­FOR­MA­TIONS RUSSES À LA SUISSE. VOUS POU­VEZ ÊTRE TUÉ

ÇA.” POUR EL­MI­RA ME­DYNS­KA, QUI A PAS­SÉ DEUX JOURS AVEC L’HOMME D’AF­FAIRES AVANT SA MORT

Alexan­der Pe­re­pi­lich­ny, pris de vo­mis­se­ments, est dé­cé­dé en plein foo­ting le 10 no­vembre 2012 à Londres. Deux jours au­pa­ra­vant, il était au Bris­tol à Pa­ris

(ci-contre) avec une sty­liste ukrai­nienne.

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