« J’ai failli mou­rir de froid »

Toute la se­maine, nous re­ve­nons sur des per­for­mances de l’an­née. Au­jourd’hui, nous vous ra­con­tons com­ment le globe-trot­teur Ch­ris­tian Clot a échap­pé, aux confins de la Rus­sie, à un piège de glace.

Le Parisien (Paris) - - AU FIL DE L'ETE LA FRANCE EN FETE - VINCENT MONGAILLARD

en cette toute fin de fé­vrier, que l’aven­tu­rier fran­co-suisse Ch­ris­tian Clot, 45 ans, skis aux pieds, tire son traî­neau. Seul au monde en Si­bé­rie, per­du entre le cha­pe­let in­fi­ni des monts de Ver­khoïansk et les im­menses fo­rêts. Il tire la langue. Il est presque à bout de souffle. Pres­sé de bou­cler son im­mer­sion gla­ciale sans au­cun moyen de com­mu­ni­ca­tion. C’est là l’ul­time étape de son ex­pé­di­tion bap­ti­sée « Adap­ta­tion », qui consiste à tra­ver­ser, chaque fois du­rant un mois, quatre mi­lieux ex­trêmes de la pla­nète en au­to­ri­sant le ther­mo­mètre à faire le grand écart.

Après le dé­sert ira­nien, les ca­naux de Pa­ta­go­nie et la jungle ama­zo­nienne, le voi­ci donc dans la der­nière ligne droite de ses pé­ré­gri­na­tions en Ya­kou­tie, nour­ries par 200 km d’ef­forts sur­hu­mains, où chaque pas se cé­lèbre comme une pe­tite vic­toire. Le mer­cure est pour­tant re­mon­té. Il af­fiche « seule­ment » - 43 °C. Le ba­rou­deur pro­gresse sur la ri­vière ge­lée. Il voit des fu­mées qui trans­percent l’éten­due blanche, pro­vo- quées par des cou­rants chauds aqua­tiques ayant leurs en­trées sur ces terres se­mi-vol­ca­niques.

Il pour­suit néan­moins son che­min sur cette couche ap­pa­rem­ment fra­gi­li­sée. Grave er­reur. « Sou­dain, ça craque, je tombe dans la flotte jus­qu’à la taille. J’ai l’im­pres­sion de m’en­li­ser dans de la ga­doue. Mes skis se plient mais ne cassent pas. Je réus­sis in ex­tre­mis à blo­quer les mains sur la glace », se sou­vient-il. Aus­si éton­nant que ce­la soit, il éprouve à cet ins­tant « presque une sen­sa­tion de bien-être ». « La tem­pé­ra­ture de l’eau, entre - 1° et + 1 °C, est bien plus agréable que celle de l’air. Pen­dant quelques se­condes, je suis bien », ra­conte-t-il.

Il n’a pas de té­lé­phone sa­tel­lite sur lui pour ap­pe­ler au se­cours. Au­cun de ses proches ne peut ain­si ima­gi­ner dans quelle « grosse ga­lère » il s’est en­se­ve­li. Mais le globe-trot­teur, qui n’a pas froid aux yeux, ne « pa­nique pas ». « Je dois m’en sor­tir seul. Ma pre­mière pen­sée, c’est : conde, c’est : La se-

La rai­son prend le des­sus, pas l’ins­tinct. Mon but, c’est d’évi­ter d’en­chaî­ner par une nou­velle bê­tise qui me condui­rait tout droit vers la mort », ex­plique-t-il.

Il par­vient à s’ex­traire du piège mou­vant puis rampe, trem­pé, jus­qu’à la rive. Dans son traî­neau sau­vé des eaux, il dis­pose d’ha­bits de re­change. Mais il est sui­ci­daire de se désha­biller main­te­nant au risque d’être sta- tu­fié aus­si­tôt. Il se rap­pelle alors qu’il existe à une poi­gnée de ki­lo­mètres de là une ca­bane uti­li­sée par les pê­cheurs l’été. Il sait même que la clé pour y en­trer est dis­si­mu­lée au-des­sus de la porte. « Je dé­cide de fi­ler le plus vite pos­sible vers cet abri, ce qui me per­met de li­bé­rer de la cha­leur. C’est une course vers la vie ali­men­tée par ma co­lère. Je reste très éner­vé par ma conne­rie », dé­crit-il.

Du­rant quatre-vingt-dix mi­nutes in­ter­mi­nables, il « souffre ». La trans­pi­ra­tion se trans­forme ins­tan­ta­né­ment en ca­ra­pace gla­cée. La tem­pé­ra- ture de son corps flirte avec les 35 °C. Il est en « forte hy­po­ther­mie ». « J’ai l’im­pres­sion de me mo­mi­fier, d’être em­pri­son­né dans un bloc de pierre », confie-t-il.

Il aper­çoit en­fin sur un pro­mon­toire, à 30 m de hau­teur, la de­meure de for­tune. Il s’y ré­fu­gie, se dé­leste de ses vê­te­ments mouillés. En­file deux couches de po­laire et un ano­rak pour le haut puis un col­lant chaud, un pan­ta­lon Gore-Tex et deux paires de chaus­settes pour le bas. Seule­ment voi­là, il claque tou­jours des dents.

Grâce à la pré­sence mi­ra­cu­leuse de pa­pier et de bois sec, il al­lume un feu dans le poêle. « Je me fais un thé. En re­lâ­chant la pres­sion, j’ai la sen­sa­tion que mon corps, com­plè­te­ment en­gour­di, pèse une tonne », té­moigne-t-il. Il re­prend des forces tout en conti­nuant à trem­blo­ter. En re­joi­gnant cette ca­bane sal­va­trice, il a conscience d’avoir trans­gres­sé ses règles ini­tiales de to­tale au­to­no­mie. Alors, pour res­ter fi­dèle à son pro­jet, il pré­fère re­mettre le nez de­hors, dres­ser sa tente igloo pour y pas­ser la nuit. Quatre jours plus tard, l’ex­plo­ra­teur jus­qu’au-bou­tiste bou­cle­ra son pé­riple. Sain et sauf.

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