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Le Parisien (Paris) - - LOIRS -

ar­ti­gny a l’air loin, mais loin d’où ? Cette pe­tite ville des Alpes suisses at­tend les va­can­ciers de la val­lée du Mont-Blanc, au bout de la ligne d’un train de mon­tagne aux vues étour­dis­santes de­puis Cha­mo­nix, ou d’une jo­lie ba­lade en voi­ture. De Pa­ris, quatre bonnes heures de train — mais au­cune file d’at­tente au mu­sée — qui les valent pour al­ler voir Cé­zanne, mais sur­tout des Cé­zanne en­core plus fort que Cé­zanne.

Ces mo­ments clés où un peintre va en­core plus loin, comme s’il bat­tait l’équi­valent d’un re­cord du monde. Ces arbres qui res­semblent à des lu­cioles, taches de vert phos­pho­res­centes des « Mon­tagnes en Pro­vence », ve­nu du mu­sée de Car­diff, au pays de Galles. Fil rouge, ce vert en­va­hit la to­ta­li­té de l’es­pace dans un ta­bleau re­pré­sen­tant la Marne à Saint-Maur-des-Fos­sés comme une Ama­zo­nie fran­ci­lienne. Une pein­ture ta­lis­man, que Gau­guin ache­ta pour sa col­lec­tion, puis Vuillard. La Sain­teVic­toire en­fin, « sa » mon­tagne, qu’il ne gra­vit ja­mais mais pei­gnit 87 fois, au point de se faire construire un ate- lier au pied des pentes. Celle qui est pré­sen­tée ici, très rare, vient d’une col­lec­tion par­ti­cu­lière, comme beau­coup par­mi cette cen­taine d’oeuvres de très haut ni­veau. L’ex­po­si­tion, in­ti­tu­lée « le Chant de la terre » — celle de Pro­vence — s’ouvre par ses pre­miers ta­bleaux, peints à 20 ans, jus­qu’à sa der­nière oeuvre in­ache­vée, à 67 ans, le jour de sa mort en 1906 : qua­rante-sept ans d’es­sais. Cé­zanne pei­gnait si len­te­ment ses na­tures mortes que les pommes pour­ris­saient et il fal­lait les chan­ger.

Son­sty­leé­vo­lue­con­si­dé­ra­ble­ment, du réa­lisme à l’im­pres­sion­nisme — brève pé­riode en réa­li­té, il est amu­sant de voir un ou deux ta­bleaux proches de Pis­sar­ro ou Mo­net qui semblent « à la ma­nière de » — puis s’éloi­gnant vis- cé­ra­le­ment de ce­lui-ci, avec une touche à base de ha­chures, qui lui per­met de tra­vailler la cou­leur pour el­le­même, et de syn­thé­ti­ser les formes de la na­ture, « sphères » ou « cy­lindres », di­sait-il, pré­fi­gu­ra­tion du cu­bisme. Mais la jouis­sance du re­gard et du motif en plus. La terre, le ciel et le vert tou­jours.

On se sent presque dans son ate­lier, ça part dans tous les sens, sans cher­cher la dé­mons­tra­tion ma­gis­trale. Les por­traits, rares, font par­tie des meilleurs qu’il ait peints, ce jeune pay­san au re­gard in­té­rieur, in­ti­mi­dé, d’une très pro­fonde hu­ma­ni­té, et Hor­tense, la femme de Paul, sou­vent si mal­trai­tée sur les toiles et ici étran­ge­ment belle, mys­té­rieuse comme un masque pri­mi­tif d’une pu­re­té ab­so­lue. Il l’ai­mait, donc ! On part sur cette énigme. « Cé­zanne, le chant de la terre »,

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