Su­per Ke­vin, nou­veau maître du monde

Mé­daillé d’ar­gent l’été der­nier aux Jeux de Rio, le Fran­çais est de­ve­nu cham­pion du monde en do­mi­nant le concours de la tête et des épaules. C’est l’avè­ne­ment d’un sa­cré co­losse.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - DENOTREENVOYÉESPÉCIALE SAN­DRINE LE­FÈVRE (AVEC J.L.) À LONDRES (ROYAUME-UNI)

ILS’AL­LONGE sur la pe­louse du stade, les bras en croix. Les pho­to­graphes osent à peine s’ap­pro­cher. Ke­vin Mayer est al­lé au bout de lui-même, « au bout de [sa] vie », comme il aime le ré­pé­ter lors­qu’on lui de­mande dans quel état le met un tel concours. Ja­mais au­cun dé­cath­lo­nien fran­çais ne s’était his­sé sur un po­dium mon­dial et voi­là qu’à 25 ans, Mayer s’ins­talle sur le toit du monde. « Je suis si fa­ti­gué », lance-t-il en s’en­ve­lop­pant dans le dra­peau bleu-blanc-rouge.

Il suf­fit de re­gar­der son vi­sage rou­gi et mar­qué par la dou­leur pour com­prendre (ou tout du moins es­sayer) par quoi le Fran­çais, deuxième aux Jeux de Rio l’an pas­sé, est pas­sé pen­dant ces deux jours de com­pé­ti­tion pour de­ve­nir le nu­mé­ro un. « J’ai l’im­pres­sion que ces deux jours, c’était le pa­ra­dis et l’en­fer à la fois, tel­le­ment c’était dur, ra­conte le Fran­çais. Je n’ar­rive pas à réa­li­ser que je suis cham­pion du monde. J’étais tel­le­ment stres­sé à la fin, il fal­lait que ça se ter­mine ! » « Il était le fa­vo­ri et il a as­su­mé son sta­tut, et de­ve­nir cham- pion du monde de cette ma­nière, c’est ex­cep­tion­nel. Il a ac­com­pli son de­voir et ce n’était pas fa­cile, in­siste son en­traî­neur Ber­trand Val­cin, au bord des larmes. On n’ar­rive pas à réa­li­ser. On a vé­cu des mo­ments si beaux mais hor­ribles aus­si. »

À 5,10 M À LA PERCHE, IL ÉVITE DE JUS­TESSE LE ZÉ­RO POIN­TÉ

Ke­vin Mayer, c’est une ex­tra­or­di­naire dé­ter­mi­na­tion — « De­puis que je fais du dé­cath­lon, j’ai tou­jours pen­sé à la vic­toire, même quand j’ai fait 15e aux JO en 2012 » —, c’est aus­si un hal­lu­ci­nant re­gard. Des yeux presque exor­bi­tés au mo­ment de ba­lan­cer, à l’avant-der­nière épreuve, son ja­ve­lot au-de­là des 66 m. Une fa­çon d’ou­blier que trois heures plus tôt, tout avait failli bas­cu­ler. Le Fran­çais avait dû s’y re­prendre à trois fois pour ef­fa­cer 5,10 m à la perche. La barre a trem­blé, mais elle est res­tée en place, évi­tant le ze­ro poin­té. Un signe du des­tin fê­té par des sauts de ca­bri et par ce re­gard, en­core et tou­jours, dé­ter­mi­né. « A ce mo­ment-là, on était per­du, Ke­vin s’est re­mis de­dans tout seul », avoue Ber­trand Val­cin.

« Il y a tel­le­ment de re­bon­dis­se­ments dans un dé­cath­lon, sou­ligne sou­vent le Fran­çais. La veille, on se fait le scé­na­rio 40 fois dans sa tête mais ça ne se passe ja­mais comme pré­vu. » Et c’est ce qu’il aime, ce qui le trans­cende dans ces dix tra­vaux her­cu­léens qu’il faut en­chaî­ner en à peine 36 heures.

« Le dé­cath­lon, c’est une dé­cou­verte de soi-même, dé­crit-il. Hu­mai­ne­ment, c’est quelque chose d’ex­trê­me­ment fort, il faut avoir une vi­sion de la vie par­ti­cu­lière, dif­fé­rente de la plu­part des gens pour faire du dé­cath­lon. » Lui a ai­mé, a ado­ré ça en re­gar­dant Ro­main Bar­ras à la té­lé­vi­sion. « C’était pen­dant les Jeux de Pé­kin, en 2008, et Ro­main Bar­ras était en larmes. Non pas parce qu’il avait ter­mi­né 5e, au contraire, c’est parce qu’il était heu­reux d’avoir fait un su­per dé­ca. Je me suis dit que s’il pou­vait pleu­rer de joie, c’est que ce sport de­vait être dif­fé­rent des autres. »

Ké­ké la braise — (« J’ar­rive à me trans­cen­der pen­dant les cham­pion­nats, chaud comme la braise. Pe­tit à pe­tit, c’est de­ve­nu un sur­nom ») — est for­cé­ment quel­qu’un à part. Un spor­tif qui se plaît à fon­cer dans les ex­trêmes, un ar­tiste qu’on ne bride bas, un im­mense cham­pion qui est en­core loin d’avoir dé­voi­lé tout son ta­lent.

K. Mayer

Lon­don Sta­dium (Londres), hier soir. Dra­peau bleu-blanc-rouge sur le dos, Ke­vin Mayer sa­voure son titre de cham­pion du monde du dé­cath­lon.

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