Pa­trick Dils : « J’ai ma vie, lais­sez-moi tran­quille »

Ad­met que son nom « fait par­tie de l’his­toire ». Mais il as­pire au­jourd’hui à la tran­quilli­té et souffre que la vé­ri­té ju­di­ciaire tarde dans l’af­faire de Mon­ti­gny-lès-Metz (Mo­selle). Il le ra­conte dans un livre.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PAS­CALE ÉGRÉ

des ques­tions a rou­vert la plaie. Au point que Pa­trick Dils a vou­lu re­prendre la plume. C’était en avril, lors du pro­cès de Fran­cis Heaulme à Metz (Meurthe-et-Mo­selle). Son au­di­tion comme té­moin, en vi­sio­con­fé­rence de­puis Bordeaux (Gi­ronde), s’était muée en in­ter­ro­ga­toire achar­né. Comme si ja­mais l’af­faire du double meurtre de Montignylès-Metz (Mo­selle), pour la­quelle le tueur en sé­rie a été fi­na­le­ment condam­né avant de faire ap­pel, ne le lâ­che­rait. Pa­trick Dils, 47 ans, en avait 16 lors­qu’il s’est ac­cu­sé du meurtre d’Alexandre Be­ckrich et Cy­ril Bei­ning avant de se ré­trac­ter. Il a su­bi quinze ans de dé­ten­tion, trois pro­cès, avant d’être ac­quit­té et in­no­cen­té.

Le ga­min ti­mide n’est plus : il le clame dans son nou­veau livre. Ma­rié et père de deux pe­tites filles, il a re­fait sa vie dans le Sud-Ouest, où il tra­vaille comme ma­nu­ten­tion­naire. Son livre ra­conte sa « cons­truc­tion » d’après la pri­son, de­puis 2002. Il cri­tique « l’im­pu­ni­té de ceux qui sont res­pon­sables de l’er­reur ju­di­ciaire » dont il a été vic­time. Il livre aus­si ce tour­ment : « On ne sait tou­jours pas, en tout cas pas de fa­çon ir­ré­fu­table » la vé­ri­té sur le double crime de 1986. Pour­quoi ce se­cond livre ?

PA­TRICK DILS. Tout sim­ple­ment pour clore une his­toire. A tra­vers les confé­rences que je donne, j’ai sen­ti qu’il y avait une de­mande pour un deuxième ou­vrage axé sur ce que je de­ve­nais, sur ma vie d’au­jourd’hui, et non plus seule­ment sur l’af­faire et la pri­son. Ecrire, c’est aus­si une fa­çon de lais­ser une trace. Pour que mes filles, le mo­ment ve­nu, puissent lire mes livres et sa­voir qui était leur pa­pa, ce qu’il a vé­cu. Je ne leur ca­che­rai ja­mais rien. Il ne vous « manque qu’une chose »… Le ver­dict condam­nant Fran­cis Heaulme ne vous a-t-il pas apai­sé ? Pas com­plè­te­ment. Il y a certes une condam­na­tion, mais Fran­cis Heaulme a fait ap­pel. Il y au­ra donc un nou­veau pro­cès. On re­vient au point zéro et on ne sait tou­jours pas. J’éprouve le be­soin de vraies ré­ponses, d’élé­ments puis­sants et concrets. J’ai re­gret­té qu’Hen­ri Le­claire (NDLR : un autre sus­pect mis hors de cause) n’ait pas été ju­gé à ses cô­tés. Quant à Heaulme, même si je suis convain­cu qu’il n’est pas étran­ger à l’his­toire, il ne m’ap­par­tient pas de dire s’il est cou­pable ou in­no­cent. Je ne suis pas là pour ac­cu­ser qui­conque — je l’ai trop su­bi. Votre au­di­tion comme té­moin lors du der­nier pro­cès à Metz a été rude… C’est le moins que l’on puisse dire. En fait, je ne sa­vais pas à quoi m’at­tendre. Mais ja­mais je n’au­rais ima­gi­né être en­ten­du en tant qu’ac­cu­sé ! J’ai trou­vé ça scan­da­leux ! Et ir­res­pec­tueux à l’égard des fa­milles des vic­times et de la mé­moire de mes pa­rents. Eprou­vez-vous de la co­lère ? Plu­tôt de l’in­com­pré­hen­sion. J’en ai ras le bol de cet achar­ne­ment qui dure de­puis des dé­cen­nies alors que les choses sont claires. Tout ce qu’il ya à sa­voir est dans le dos­sier. Quant à la stra­té­gie des avo­cats de Heaulme (NDLR : l’ac­ca­bler pour dis­til­ler le doute sur la culpa­bi­li­té de leur client), je la trouve mal­saine. Comment com­pre­nez-vous ceux qui doutent tou­jours de votre in­no­cence ? On n’est pas là pour plaire à tout le monde, dit-on. Ceux qui ne connaissent pas les te­nants et les abou­tis­sants de cette af­faire fe­raient mieux de se taire. Des ju­ge­ments ont été ren­dus, stop et fin. Au­jourd’hui, ce n’est plus l’af­faire Dils mais l’af­faire de Mon­ti­gny-lès-Metz. Ce livre veut dé­li­vrer une ex­pé­rience de vie, un res­sen­ti per­son­nel mais aus­si dire ce­ci : j’ai ma vie, lais­sez-moi tran­quille. Je ne suis plus ce pe­tit ga­min de 1986. Je suis de­ve­nu un homme, un ma­ri, un père. J’en ai as­sez ba­vé. Vous ne se­rez ja­mais ce Mon­sieur Tout-le-Monde que vous rê­viez d’être… J’ai un nom, un nom qui fait par­tie de l’his­toire. On ne peut pas tout à fait être Mon­sieur-Toutle-Monde quand on a un nom qui fait par­tie de l’his­toire. Je suis fier de ce nom, je l’ai tou­jours res­pec­té. On me re­con­naît par­fois dans la rue, on vient me par­ler de l’af­faire, souvent avec sym­pa­thie. Ce­la me pour­suit. J’ai ap­pris à vivre avec.

TOUT CE QU’IL YA À SA­VOIR EST DANS LE DOS­SIER AU­JOURD’HUI, CE N’EST PLUS L’AF­FAIRE DILS MAIS L’AF­FAIRE DE MONTIGNYLÈS-METZ

Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), hier. Pa­trick Dils, 47 ans, sort son deuxième livre.

Mon­ti­gny-lès-Metz (Mo­selle), le 18 mai 1987. Pa­trick Dils, 16 ans, lors de la re­cons­ti­tu­tion du double meurtre.

Lyon, le 24 avril 2002. Pa­trick Dils, 31 ans, ac­quit­té, sort de pri­son avec son avo­cat.

« Il ne me manque qu’une chose », Pa­trick Dils, Ed. Mi­chel La­fon, 315 p., 18,95 €.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.