Ré­vé­la­tions sur l’as­saut du Su­per U de Trèbes

EX­CLU­SIF Des en­re­gis­tre­ments mettent en évi­dence un dé­lai de dix mi­nutes entre le si­gnal de l’as­saut lan­cé par Ar­naud Bel­trame et l’in­ter­ven­tion des gen­darmes dans le Su­per U.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR JEAN-MI­CHEL DÉCUGIS, JEAN-MARC DUCOS ET ÉRIC PEL­LE­TIER “IL ÉTAIT NÉ­CES­SAIRE DE LOCALISER ET ÉVA­LUER LES PIÉGEAGES AVANT DE LES NEU­TRA­LI­SER UNE SOURCE PROCHE DU DOS­SIER

TROIS SE­MAINES après les at­ten­tats de l’Aude, l’en­quête ju­di­ciaire per­met de re­tra­cer les quatre heures d’un huis clos dra­ma­tique au Su­per U de Trèbes. Mais pas de le­ver tous les mys­tères. Y a-t-il eu dys­fonc­tion­ne­ment ? Le mi­nu­tage réa­li­sé à par­tir de l’en­re­gis­tre­ment des échanges avec le pre­neur d’otages a ré­vé­lé, en ef­fet, un dé­lai d’un peu plus de dix mi­nutes entre la ten­ta­tive du lieu­te­nant­co­lo­nel Bel­trame pour désar­mer le dji­ha­diste et le dé­clen­che­ment de l’in­ter­ven­tion me­née par l’an­tenne lo­cale du GI­GN.

A 10 h 39, Ra­douane Lak­dim ar­rive sur le par­king au vo­lant d’une Opel Cor­sa vo­lée. Au mo­ment où il pé­nètre dans le su­per­mar­ché en hur­lant « Al­la­hou ak­bar ! », une cin­quan­taine de per­sonnes sont pré­sentes. Le chef bou­cher, Ch­ris­tian Medves, est tué par balles à la caisse, tout comme un client, Her­vé Sos­na. Les forces de l’ordre bouclent le sec­teur vers 11 heures.

Se­lon le sché­ma na­tio­nal d’in­ter­ven­tion édic­té par l’an­cien mi­nistre de l’In­té­rieur Ber­nard Ca­ze­neuve, la crise est gé­rée par les pre­mières uni­tés pré­sentes sur place. Les hommes du pe­lo­ton de sur­veillance et d’in­ter­ven­tion de la gen­dar­me­rie de Car­cas­sonne puis ceux de l’an­tenne du GI­GN de Tou­louse de­vancent les po­li­ciers des BRI de Mont­pel­lier et de Narbonne. Les gen­darmes di­ri­ge­ront donc l’opé­ra­tion.

Après être en­trés par l’ar­rière, ils prennent po­si­tion à l’étage, dans la salle de vi­déo­sur­veillance. Une co­lonne, ac­com­pa­gnée du lieu­te­nant-co­lo­nel Ar­naud Bel­trame, chef du dis­po­si­tif en tant que plus haut gra­dé sur place, li­bère les otages ré­fu­giés no­tam­ment dans une chambre froide. Lak­dim, lui, se re­tranche dans la salle des coffres pre­nant avec lui une hô­tesse de caisse.

POR­TABLE AL­LU­MÉ

A 11 h 28, Bel­trame pro­pose au ter­ro­riste de se sub­sti­tuer à l’em­ployée et pé­nètre à son tour dans la pièce. Ini­tia­tive per­son­nelle qui sus­cite un mo­ment de ten­sion à la cel­lule de crise ac­ti­vée à la di­rec­tion gé­né­rale de la gen­dar­me­rie. Le lieu­te­nant-co­lo­nel a pris soin au préa­lable de dé­bou­cler son cein­tu­ron, dé­po­sant son pis­to­let Sig Sauer 9 mm à l’ex­té­rieur de la salle. L’of­fi­cier, qui ne porte au­cun gi­let pa­re­balles, a la pré­sence d’es­prit de lais­ser son té­lé­phone por­table al­lu­mé, ce qui per­met d’ob­te­nir une so­no­ri­sa­tion de la pièce en plus des moyens de sur­veillance dé­ployés par les uni­tés d’in­ter­ven­tion. Pour sa part, Lak­dim est ar­mé d’un 7,65 mm d’un mo­dèle an­cien et as­sez peu ré­pan­du.

La né­go­cia­tion de crise, amor­cée lo­ca­le­ment à 12 h 10, est main­te­nant gé­rée de­puis Sa­to­ry (Yve­lines), quar­tier gé­né­ral du GI­GN. Pour in­ter­ve­nir hors si­tua­tion d’ur­gence, l’an­tenne lo­cale doit ob­te­nir l’aval de l’éche­lon na­tio­nal. Qui a en­voyé ses équipes ré­par­ties dans trois hé­li­co­ptères. Un psy­cho­logue par­ti­cipe aux dis­cus­sions avec Lak­dim. Les forces de l’ordre cherchent à ga­gner du temps et, es­pé­rant une red­di­tion, font ve­nir la mère et la soeur du ter­ro­riste de­vant le Su­per U. En vain.

A 13 h 10, Ra­douane Lak­dim sort briè­ve­ment de la salle des coffres te­nant son otage sous la me­nace de son arme et me­nace de « tout faire sau­ter ». Puis se re­tire après avoir ré­cu­pé­ré un char­geur de té­lé­phone près des caisses.

Le gé­né­ral Richard Li­zu­rey, di­rec­teur gé­né­ral de la gen­dar­me­rie, ne veut pas lais­ser pas­ser une nou­velle oc­ca­sion de neu­tra­li­ser le ter­ro­riste. C’est pour­quoi il donne l’ordre aux ti­reurs de pré­ci­sion de pro­fi­ter de la moindre op­por­tu­ni­té.

Les hé­li­cos du GI­GN sont en­core à plu­sieurs di­zaines de mi­nutes de vol de Trèbes lorsque tout bas­cule. A 14 h 16, le lieu­te­nant-co­lo­nel Bel­trame tente de désar­mer le ter­ro­riste. Sur la bande, on en­tend confu­sé­ment « As­saut as­saut ! ». Puis trois coups de feu. Se­lon nos in­for­ma­tions, l’in­ter­ven­tion me­née par une co­lonne de neuf hommes, qui per­met de neu­tra­li­ser Ra­douane Lak­dim, a lieu plus de dix mi­nutes après. Des sources concor­dantes in­diquent pour­tant que le rap­port d’in­ter­ven­tion trans­mis à la jus­tice ne men­tionne pas ce dé­lai.

TROIS CHARGES AR­TI­SA­NALES

In­ter­ro­gée sur les condi­tions de l’as­saut, la di­rec­tion gé­né­rale de la gen­dar­me­rie re­fuse de com­men­ter, ar­guant du fait qu’une en­quête ju­di­ciaire est en cours. « Il était né­ces­saire de localiser et éva­luer les piégeages avant de les neu­tra­li­ser », fait ce­pen­dant va­loir une source proche du dos­sier pour ex­pli­quer ce dé­ca­lage dans le temps. Trois charges ar­ti­sa­nales ont bien été re­trou­vées dans le ma­ga­sin.

L’arme de Lak­dim, qui avait ti­ré toutes ses mu­ni­tions, a été re­trou­vée sur place, de même que le 9 mm du lieu­te­nant-co­lo­nel. L’hy­po­thèse la plus vrai­sem­blable est que le ter­ro­riste ait ré­cu­pé­ré ce pis­to­let dé­po­sé par l’of­fi­cier à l’ex­té­rieur de la salle des coffres.

L’au­top­sie a mon­tré qu’Ar­naud Bel­trame est dé­cé­dé des suites d’un coup de poi­gnard por­té au ni­veau de la tra­chée. Il avait par ailleurs des bles­sures par balles, non mor­telles cel­les­ci, au pied et au bras.

Trèbes (Aude), le 23 mars. Les in­ves­ti­ga­tions en cours tentent de re­tra­cer pré­ci­sé­ment ce qui s’est pas­sé du­rant les quatre heures de l’at­taque du Su­per U.

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