Re­por­tage dans le quar­tier du terroriste tchét­chène

D’une po­lé­mique sur un cours au col­lège à un at­ten­tat. Autopsie de onze jours qui se sont sol­dés par l’as­sas­si­nat d’un en­sei­gnant.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR JEAN-MI­CHEL DÉCUGIS, VINCENT GAUTRONNEA­U ET JÉ­RÉ­MIE PHAM-LÊ TIMOTHÉE BOUTRY, NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À ÉVREUX (EURE)

CE LUN­DI 5 OC­TOBRE, Sa­muel Pa­ty, pro­fes­seur d’his­toire au col­lège du Bois-d’Aulne, à Con­flans-Sainte-Ho­no­rine (Yve­lines), évoque avec ses élèves de 4e la li­ber­té d’ex­pres­sion. L’en­sei­gnant illustre son pro­pos en mon­trant deux ca­ri­ca­tures du pro­phète Ma­ho­met pu­bliées par le jour­nal sa­ti­rique « Char­lie Heb­do ». Deux se­maines et une po­lé­mique lan­cée par un pa­rent d’élève plus tard, l’en­sei­gnant est dé­ca­pi­té près de l’éta­blis­se­ment par Ab­doul­lakh An­zo­rov. Ce Tchét­chène de 18 ans n’est pas l’un de ses élèves, ne le connaît pas et s’est dé­pla­cé ex­près d’Evreux (Eure) pour l’as­sas­si­ner. Ce laps de temps entre les deux évé­ne­ments est au coeur de l’en­quête an­ti­ter­ro­riste. Onze jours du­rant les­quels une simple contro­verse au­tour d’un cours sur la laï­ci­té, au pro­gramme sco­laire, a abou­ti de ma­nière in­sen­sée à un at­ten­tat bar­bare. Et qui ont trans­for­mé un gar­çon in­con­nu des ser­vices de ren­sei­gne­ment en terroriste is­la­miste.

Pou­vait-on pré­voir ce drame ? Se­lon nos in­for­ma­tions, l’in­ci­dent du col­lège avait fait l’ob­jet d’une note confi­den­tielle du Ser­vice cen­tral du ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial (SCRT) da­tée du 12 oc­tobre. Tout laisse à pen­ser que la po­lé­mique sur le cours de Sa­muel Pa­ty, re­layée et am­pli­fiée sur les ré­seaux so­ciaux, a in­fluen­cé Ab­doul­lakh An­zo­rov. Pour au­tant, les pre­mières in­ves­ti­ga­tions tendent à mon­trer que le terroriste ne connais­sait ni le pa­rent d’élève qui a ini­tié la po­lé­mique ni l’agi­ta­teur is­la­miste qui a ten­té d’ins­tru­men­ta­li­ser po­li­ti­que­ment le dé­bat. Ces deux hommes étaient toujours en garde à vue hier soir, de même que huit autres per­sonnes.

La fille du père qui a por­té plainte n’a pas as­sis­té au cours

La chro­no­lo­gie de la po­lé­mique est éta­blie avec pré­ci­sion par les agents du SCRT. « Dès le len­de­main [du cours], une mère de fa­mille contac­tait la prin­ci­pale en pleurs, lui rap­por­tant que sa fille avait été mise à l’écart dans le cou­loir sous pré­texte qu’elle était mu­sul­mane », écrivent les po­li­ciers dans cette note que nous avons pu consul­ter. En réa­li­té, Sa­muel Pa­ty a sim­ple­ment pro­po­sé aux élèves qui se sen­ti­raient of­fen­sés par les ca­ri­ca­tures « de fer­mer les yeux ou de sor­tir de la classe ».

La cheffe d’éta­blis­se­ment pro­pose à son pro­fes­seur de re­ve­nir sur l’in­ci­dent avec ses élèves et de « s’ex­cu­ser s’il a été mal­adroit ». Sa­muel Pa­ty s’exé­cute. Mais ce qui au­rait dû res­ter un épi­phé­no­mène can­ton­né à un col­lège de ban­lieue pa­ri­sienne va prendre un tour­nant plus po­li­tique. Le 7 oc­tobre, la prin­ci­pale re­çoit un mail ano­nyme qui dé­nonce « un cli­mat d’is­la­mo­pho­bie ». Le même jour, un pa­rent d’élève, Bra­him C., pu­blie « un ap­pel à la mo­bi­li­sa­tion contre l’en­sei­gnant » sur Fa­ce­book.

Cet homme de 48 ans, dont la de­mi-soeur est par­tie en Sy­rie re­joindre Daech en 2014, est re­çu par la prin­ci­pale. Il dé­nonce une « of­fense d’un sa­cré ». Sa fille n’a pour­tant pas as­sis­té au cours, con­trai­re­ment à ce qu’elle a ten­té de « faire croire à l’en­quê­teur » du com­mis­sa­riat de Con­flans qui a pris sa plainte pour « dif­fu­sion d’image por­no­gra­phique » — l’une des ca­ri­ca­tures mon­trait le pro­phète Ma­ho­met les fesses en l’air. Le 8 oc­tobre, Bra­him C. va plus loin et pu­blie une vi­déo dé­si­gnant nom­mé­ment le pro­fes­seur avec l’adresse du col­lège. Il y in­cite ses sou­tiens à « dire stop ».

Du­rant ses dé­marches, il est ac­com­pa­gné d’un homme qui se pré­sente à la prin­ci­pale comme « res­pon­sable des imams de France ». Né en 1959 à Fès (Ma­roc), Ab­del­ha­kim Se­frioui est un per­son­nage sul­fu­reux. Fi­ché S, cet agi­ta­teur est le créa­teur du col­lec­tif pro­pa­les­ti­nien Cheikh Yas­sine. De­vant la prin­ci­pale, Bra­him C. et Ab­del­ha­kim Se­frioui « disent re­fu­ser qu’un voyou uti­lise la li­ber­té d’ex­pres­sion […] pour mon­trer une ca­ri­ca­ture d’un pro­phète. Et d’ajou­ter que les en­fants avaient été agres­sés dans leur in­té­gri­té psy­cho­lo­gique », re­latent les agents du RT. L’en­tre­vue est un échec. Les deux hommes re­fusent de ren­con­trer Sa­muel Pa­ty et me­nacent d’in­vi­ter les mu­sul­mans à ma­ni­fes­ter de­vant le col­lège.

Quel rôle a joué l’agi­ta­teur fi­ché S Ab­del­ha­kim Se­frioui ?

Se­frioui donne à la po­lé­mique un écho qui dé­passe les Yve­lines en se fen­dant à son tour d’une vi­déo où il exige « la sus­pen­sion » de Sa­muel Pa­ty. Le

militant is­la­miste par­ti­cipe aus­si, le 12 oc­tobre, à une nou­velle vi­déo in­ti­tu­lée « L’is­lam et le pro­phète in­sul­tés dans un col­lège pu­blic ». In­ter­vie­want la fille de Bra­him C., il ex­plique qu’« Em­ma­nuel Ma­cron a at­ti­sé la haine entre les mu­sul­mans ». Le même jour, Sa­muel Pa­ty dé­pose plainte pour dif­fa­ma­tion. En pa­ral­lèle, la prin­ci­pale semble re­nouer le dia­logue avec les autres pa­rents d’élèves qu’elle ren­contre en pré­sence de la vic­time.

Pour les agents du SCRT, la po­lé­mique semble s’éteindre : « La com­mu­ni­ca­tion entre la di­rec­tion et les fa­milles a vi­si­ble­ment per­mis d’apai­ser les tensions, les­quelles sont prin­ci­pa­le­ment du fait de la fa­mille [de Bra­him C.], qui semble mettre à pro­fit cette si­tua­tion pour dé­non­cer une is­la­mo­pho­bie am­biante. »

Le 16 oc­tobre pour­tant, Ab­doul­lakh An­zo­rov prend les trans­ports en com­mun pour Pa­ris de­puis Evreux. Ar­mé d’un cou­teau de 35 cm, il se rend à Con­flans-Sainte-Ho­no­rine et pa­tiente de­vant le col­lège. Il de­mande à des élèves de lui dé­si­gner Sa­muel Pa­ty, qu’il poi­gnarde et à qui il tranche la tête. Il est en­suite abat­tu par la po­lice.

Fal­lait-il pla­cer la vic­time sous pro­tec­tion ? « Ça fait douze ans que les ser­vices tentent d’ac­cro­cher ju­di­ciai­re­ment Ab­del­ha­kim Se­frioui en rai­son de ses ac­ti­vi­tés sé­pa­ra­tistes, re­lève un haut fonc­tion­naire. Son i mpli­ca­tion dans cette po­lé­mique n’était pas ano­dine. Elle au­rait dû faire ti­quer les agents et faire l’ob­jet d’une re­mon­tée d’in­for­ma­tions, bien que ce­la ne si­gni­fie évi­dem­ment pas qu’elle était an­non­cia­trice d’un at­ten­tat. » Le terroriste, qui n’a au­cun lien avec le col­lège, au­rait eu connais­sance de la po­lé­mique par les vi­déos dif­fu­sées par Bra­him C. et Ab­del­ha­kim Se­frioui. Peut-on dès lors éta­blir une com­pli­ci­té ou une res­pon­sa­bi­li­té mo­rale ? Ré­ponse à l’is­sue de leur garde à vue. L

pe­tit frère et son grand-père ont été pla­cés en garde à vue, comme c’est l’usage en ma­tière d’en­quête an­ti­ter­ro­riste.

Aî­né d’une fra­trie de six gar­çons, Ab­doul­lakh An­zo­rov, né en Rus­sie en 2002, était ar­ri­vé en France à l’âge de 6 ans. « On était en­semble à l’école pri­maire et au col­lège Pa­blo­Ne­ru­da d’Evreux », se sou­vient une adolescent­e en train de pro­me­ner son chien. Se­lon le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique an­ti­ter­ro­riste Jean-Fran­çois Ri­card, il bé­né­fi­ciait d’un titre de sé­jour dé­li­vré le 4 mars et va­lable jus­qu’en 2030.

Dis­cret au quo­ti­dien

« C’était un élève un peu per­tur­ba­teur, il n’avait pas très en­vie de tra­vailler mais, dans mon sou­ve­nir, ce n’était pas un ba­gar­reur, pour­suit son an­cienne condis­ciple. Il avait des amis au col­lège — sur­tout des gar­çons car il ne par­lait pas aux filles —, il ai­mait bien faire rire la ga­le­rie mais on n’avait gar­dé au­cun contact. » La nou­velle de l’im­pli­ca­tion de son an­cien ca­ma­rade dans l’as­sas­si­nat de Sa­muel Pa­ty l’a évi­dem­ment cho­quée. « Ça m’a sur­prise aus­si. Parce que c’était plu­tôt quel­qu’un de calme. Je ne l’avais ja­mais vu agres­sif. Je ne l’avais ja­mais en­ten­du par­ler de re­li­gion non plus. »

Il y a un an en­vi­ron, Noé­mie* avait aper­çu une face plus sombre de l’ado­les­cent. « Ses pe­tits frères étaient très in­dis­ci­pli­nés, ils fai­saient le ba­zar, rap­pelle cette an­cienne ha­bi­tante du quar­tier. Un jour, ils ont failli cas­ser mon ré­tro­vi­seur et je les ai me­na­cés d’al­ler voir leur mère. Un peu plus tard, alors que j’étais par­tie faire des courses, leur grand frère a tam­bou­ri­né à la porte. » L’an­cien com­pa­gnon de Noé­mie a alors ou­vert. « Il a hur­lé : Elle est où, ta femme ? Comment ça, elle est al­lée voir ma mère ? Fi­na­le­ment il s’est cal­mé mais ma fille, qui a as­sis­té à la scène, était ter­ro­ri­sée, pour­suit Noé­mie. De­puis, je n’étais pas à l’aise quand je le croi­sais. Il n’était pas phy­si­que­ment i mpres­sion­nant mais il avait un re­gard gla­cial et calculateu­r. On sen­tait qu’il pou­vait pé­ter un plomb. »

Se­lon le pro­cu­reur an­ti­ter­ro­riste, le jeune homme était connu pour dé­gra­da­tion et vio­lences en réunion mais il

n’avait ja­mais été condam­né.

Toujours vê­tu de noir et coif­fé d’une cas­quette, Ab­doul­lakh An­zo­rov, ré­pu­té spor­tif, se fai­sait dis­cret au quo­ti­dien, à l’image de sa fa­mille. « Sa ma­man ne sor­tait qua­si­ment ja­mais », as­surent les ri­ve­rains. Quant à son père, il était sou­vent aper­çu au vo­lant d’une ca­mion­nette de li­vrai­son de meubles. « Ce sont des gens res­pon­sables et très gen­tils, as­sure un lo­ca­taire de confes­sion mu­sul­mane qui ex­prime toute son horreur face à l’acte com­mis par son voi­sin. Comment peut-on se ser­vir de la re­li­gion pour jus­ti­fier de tels actes ? C’est in­ad­mis­sible ! » Il y a deux ans, Noé­mie se sou­vient d’avoir en­ten­du ses plus jeunes frères jouer à la guerre au pied de l’im­meuble en criant « Al­la­hou ak­bar » mais elle n’en tire pas de conclu­sions hâ­tives. « On voyait bien que c’était une fa­mille pra­ti­quante — la mère était voi­lée — mais sans plus. Je n’avais per­çu au­cun signe de ra­di­ca­li­sa­tion. » Jean-Fran­çois Ri­card l’a confir­mé hier : Ab­doul­lakh An­zo­rov était in­con­nu des ser­vices de ren­sei­gne­ment.

* Le pré­nom a été mo­di­fié.

Il avait un re­gard gla­cial et calculateu­r

UNE AN­CIENNE VOI­SINE D’AB­DOUL­LAKH AN­ZO­ROV

Evreux (Eure), hier. Ab­doul­lakh An­zo­rov, 18 ans, l’au­teur de cet acte terroriste, vi­vait dans ce quar­tier po­pu­laire avec sa fa­mille, d’ori­gine tchét­chène.

Era­gny (Val-d’Oise), ven­dre­di. Un dis­po­si­tif po­li­cier im­por­tant a été dé­ployé à l’en­droit où le sus­pect a été abat­tu.

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