Sa­muel Pa­ty Vic­time d’un en­gre­nage is­la­miste

Notre en­quête ré­vèle comment, à par­tir d’ une po­lé­mique lo­cale re­layée sur les ré­seaux so­ciaux, le terroriste a quit­té sa v il led’ Evreux pour as­sas­si­ner le pro­fes­seur d’his­toire.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR CHRISTEL BRIGAUDEAU LAURENT MAU­RON, JULIE MÉ­NARD, FLO­RENCE MÉRÉO ET ÉMI­LIE TORGEMEN

APRÈS UNE NUIT in­tran­quille, Thi­bault s’est ren­du hier de­vant l’école de ses en­fants à Pa­ris et y a dé­po­sé un bou­quet de roses blanches. « Je me suis dit que les en­sei­gnants avaient be­soin d’être épau­lés, sou­te­nus, comme on a sou­te­nu les soi­gnants en les ap­plau­dis­sant aux fe­nêtres… » ra­conte cet in­gé­nieur, ému, un peu pe­naud aus­si de dé­cou­vrir à la qua­ran­taine qu’il n’a « ja­mais rien fait » pour cette Edu­ca­tion na­tio­nale pu­blique à la­quelle il doit son sta­tut de cadre sup. « Les en­sei­gnants ont be­soin de beau­coup plus que des fleurs, je le sais bien. »

Cinq ans après les at­ten­tats contre « Char­lie Heb­do » et l’Hy­per Cacher, après les­quels la mi­nistre so­cia­liste de l’Edu­ca­tion, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem (lire p. 6) , avait ap­pe­lé à un « sur­saut », le mot a ré­son­né une nou­velle fois hier après­mi­di dans la cour de l’hô­tel de Ro­che­chouart. « Ce qui s’est pas­sé est in­qua­li­fiable, ce qui s’est pas­sé a des ra­cines, c’est la haine […] Nous de­vons être à la hau­teur », a af­fir­mé Jean-Mi­chel Blan­quer, ex­hor­tant à un « sur­saut » col­lec­tif pour le res­pect de la pro­fes­sion en­sei­gnante, et à une « uni­té du monde adulte » face à l’horreur sur­ve­nue ven­dre­di au coin de la rue, à Con­flans-Sainte-Ho­no­rine (Yve­lines).

Ras­sem­ble­ment place de la Ré­pu­blique

Sa­muel Pa­ty, pro­fes­seur d’his­toire-géo­gra­phie au col­lège du Bois-d’Aulne, a été dé­ca­pi­té, condam­né à mort par son bour­reau — un terroriste tchét­chène de 18 ans abat­tu par les forces de l’ordre — pour avoir exer­cé son mé­tier : en­sei­gner l’édu­ca­tion mo­rale et ci­vique. Plus pré­ci­sé­ment pour avoir mon­tré le 5 oc­tobre une ca­ri­ca­ture de Ma­ho­met à ses 4e, à l’oc­ca­sion d’un cours sur la li­ber­té d’ex­pres­sion. Dix per­sonnes étaient hier soir en garde à vue (lire pages 4 et 5) .

L’onde de choc est gi­gan­tesque. Avant le grand ras­sem­ble­ment, cet après-mi­di à 15 heures, où sont at­ten­dus des mil­liers d’ano­nymes et de per­son­na­li­tés, place de la Ré­pu­blique à Pa­ris, des ap­pels au re­cueille­ment ont été sui­vis dans plu­sieurs villes hier, à Lille, Auch, Saint-Brieuc… « J’avais énor­mé­ment be­soin de re­trou­ver des col­lègues, ce­la m’a fait beau­coup de bien d’être en­semble », souffle Ma­nue­la, prof de lettres, qui a re­trou­vé en­vi­ron 200 per­sonnes sur la place Gam­bet­ta d’Amiens. A Con­flans-Sainte-Ho­no­rine, un mil­lier de per­sonnes se sont réunies de­vant le col­lège du Bois-d’Aulne, que des voix de plus en plus nom­breuses ap­pellent à re­bap­ti­ser « col­lège Sa­muel-Pa­ty ». Au « simple pro­fes­seur » de­ve­nu le sym­bole d’une Ré­pu­blique at­ta­quée, un hom­mage na­tio­nal se­ra ren­du mer­cre­di. Au retour des va­cances, une mi­nute de si­lence et un temps d’échange sur la laï­ci­té de­vraient être or­ga­ni­sés avec tous les élèves de France, ré­pon­dant à « un ca­drage na­tio­nal fort et pré­cis », in­siste le mi­nistre de l’Edu­ca­tion. En 2015, l’hom­mage de­man­dé dans chaque classe, cha­hu­té et contes­té par en­droits, loin de ci­men­ter la Ré­pu­blique, en avait mon­tré les fis­sures.

Réunions de conci­lia­tion

De­puis son ar­ri­vée Rue de Gre­nelle en 2017, Jean-Mi­chel Blan­quer a fait de la dé­fense d’une laï­ci­té « ferme » un mar­queur de sa po­li­tique. En 2015, et avant ce­la en­core, l’Edu­ca­tion na­tio­nale avait dé­jà en­ri­chi son ar­se­nal pour pro­té­ger « les va­leurs ré­pu­bli­caines » des théo­ries du com­plot, des igno­rances, des at­taques idéo­lo­giques, no­tam­ment le fon­da­men­ta­lisme mu­sul­man.

Des ou­tils pé­da­go­giques et des for­ma­tions en ligne ont été pro­po­sés aux en­sei­gnants. L’édu­ca­tion ci­vique est ren­for­cée. Des équipes aca­dé­miques dé­diées gèrent les cas de conflits — l’une d’elles est d’ailleurs in­ter­ve­nue à Con­flans-Sainte-Ho­no­rine alors que Sa­muel Pa­ty ve­nait d’être vi­sé par une plainte d’un pa­rent, à la­quelle il a lui-même ré­pon­du par une autre plainte, en dif­fa­ma­tion.

Son cours sur la li­ber­té d’ex­pres­sion, « qu’il or­ga­ni­sait tous les ans », se­lon une source en­sei­gnante, avait sus­ci­té l’émo­tion de quelques élèves, et de pa­rents, dont l’un a dif­fu­sé une vi­déo le dé­si­gnant à la vin­dicte sur les ré­seaux so­ciaux. Des réunions de conci­lia­tion se sont te­nues au col­lège, l’in­ci­dent était re­mon­té aux au­to­ri­tés aca­dé­miques. Il était consi­dé­ré comme gé­ré. « Il semble que l’éta­blis­se­ment ait fait tout ce qui est pré­vu dans ces cas-là, mais on n’a peu­têtre pas as­sez me­su­ré ce qui se pas­sait sur les ré­seaux », re­grette Be­noît Teste, le nu­mé­ro un de la FSU re­çue comme tous les syn­di­cats hier par le Pre­mier mi­nistre et le mi­nistre de l’Edu­ca­tion.

Hus­sards noirs

C’est aus­si à cette ques­tion que l’ins­ti­tu­tion et le pou­voir po­li­tique vont de­voir ré­pondre : comment pro­té­ger les pro­fes­seurs ? « Nous at­ten­dons d’être ai­dés pas seule­ment au len­de­main des drames, confie Ma­nue­la, la prof de lettres. Les col­lègues laissent tom­ber cer­tains su­jets parce qu’ils craignent d’être lâ­chés par la hié­rar­chie face aux pa­rents, au nom du fa­meux ne fai­sons pas d’his­toire. » Et cet autre en­sei­gnant, à Saint-De­nis, an­nonce sa mé­fiance : « On a dé­jà eu le bar­num de la laï­ci­té après Char­lie , le Ba­ta­clan… Mais que fait l’ins­ti­tu­tion pour pro­té­ger ses en­sei­gnants ? Rien. Le coup des hus­sards noirs, on n’y croit pas. » L

Nous at­ten­dons d’être ai­dés pas seule­ment au len­de­main des drames

MA­NUE­LA, PROF DE LETTRES

Sa­muel Pa­ty était droit, juste, et convain­cu que l’édu­ca­tion pou­vait chan­ger les hommes

UNE AN­CIENNE COL­LÈGUE DE L’ARCHE-GUÉDON, À TOR­CY (SEINE-ET-MARNE)

Il or­ga­ni­sait des dé­bats où l’in­vec­tive n’était pas per­mise et où cha­cun de­vait tra­vailler ses ar­gu­ments

MI­CKAËL ROUYAR, UN AN­CIEN ÉLÈVE DE SA­MUEL PA­TY

POR­TRAIT Qui est le prof mar­tyr

LE CLI­CHÉ est en noir et blanc. On y voit la mon­tagne, la mer. Et un homme dont le re­gard, pro­té­gé par des lu­nettes de so­leil, fixe loin l’ho­ri­zon. Sur cette pho­to de jeu­nesse, Sa­muel Pa­ty n’a pas en­core 47 ans. Il n’est pas en­core le pro­fes­seur qui a sus­ci­té une im­mense vague d’émo­tion en France, après avoir été sau­va­ge­ment tué de­vant le Bois-d’Aulne, le col­lège de Con­flans-Sainte-Ho­no­rine (Yve­lines) où il en­sei­gnait l’his­toire et la géo­gra­phie.

Il n’est pas en­core la vic­time d’un terroriste tchét­chène de 18 ans, ve­nu l’as­sas­si­ner au seul mo­tif d’avoir don­né un cours sur la li­ber­té d’ex­pres­sion, du­rant le­quel il a mon­tré des ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met. C’est un an­cien ca­ma­rade de pro­mo, quand Sa­muel Pa­ty vi­vait en­core à Lyon (Rhône), qui a pos­té la pho­to sur les ré­seaux so­ciaux.

Dès 9 heures hier, des di­zaines de pa­rents et d’en­fants dé­po­saient des fleurs de­vant le col­lège des Yve­lines. Au sol, une nuée de roses claires, de pen­sées, de bou­gies et de pan­cartes : « Je­Suis­Sa­muel » « Je suis en­sei­gnant », en ré­fé­rence à « Je suis Char­lie ». « Notre fils avait ce pro­fes­seur qui était très at­ten­tion­né avec ses élèves », ra­conte Oli­vier, ar­ri­vé main dans la main avec sa com­pagne, Oli­via, et leurs deux en­fants. Pour le couple, la nuit a été rude, après une « très longue » dis­cus­sion avec leur ado­les­cent qui, lui, reste bouche bée. Comment ré­agir quand l’im­pen­sable se pro­duit dans son col­lège ?

Pa­pa d’un pe­tit gar­çon

« Monsieur Pa­ty » comme les élèves l’ap­pe­laient, vi­vait à dix mi­nutes de là, à Era­gny (Vald’Oise). De­puis plus d’un an, il avait pris ses marques dans le quar­tier pa­villon­naire du Grillon. Il ha­bi­tait au deuxième étage d’un pe­tit im­meuble avec son fils de 5 ans. Mais hier, l’ap­par­te­ment est vide. Le vo­let com­plè­te­ment fer­mé. «Il n’y a per­sonne, confirme l’unique voi­sin de pa­lier. Je crois que sa com­pagne n’ha­bite plus là. » « Ils étaient sé­pa­rés, confirme Dhaou, le gé­rant de la bou­lan­ge­rie Au coeur des pe­tits pains, où Sa­muel ve­nait chaque jour. Je les connais­sais bien, ils sont ado­rables, sur­tout leur pe­tit gar­çon. »

« Je n’en ai pas dor­mi de la nuit, c’est ter­ri­fiant », em­braie une voi­sine, « re­tour­née » à l’idée que la vic­time a été dé­ca­pi­tée en pleine rue et pho­to­gra­phiée par son as­saillant, qui a mis son fu­neste tro­phée sur Twit­ter. « Je vois en­core ce monsieur il y a quelques jours en train de dé­char­ger ses courses avec son pe­tit gar­çon. C’était quel­qu’un de dis­cret mais de très bien, il di­sait toujours bon­jour. Je pense qu’il était un peu ti­mide, et il fai­sait plus jeune que son âge. »

« Dis­cret » est l’un des ad­jec­tifs qui re­vient le plus quand on de­mande à ceux qui l’ont connu de dé­crire le qua­dra­gé­naire. «En tout cas lors­qu’il était en de­hors de sa classe. Une fois de­dans, il était très pré­sent et très franc», pré­cise Mi­ckaël Rouyar, qui fut son élève de 1999 à 2001 avant de de­ve­nir en­sei­gnant à son tour. Sa­muel Pa­ty était alors un tout jeune prof. Son Capes d’his­toire-géo, il l’avait pas­sé deux ans plus tôt à Lyon après un par­cours tra­cé : une classe pré­pa­ra­toire aux grandes écoles, l’uni­ver­si­té Lu­mière Lyon-2, puis l’IUFM.

« Il vou­lait ou­vrir les es­prits de ses élèves »

Après son af­fec­ta­tion en ré­gion pa­ri­sienne, il ar­rive à Meaux (Seine-et-Marne), au ly­cée Pierre-de-Cou­ber­tin. Mi­ckaël Rouyar est alors un bouillon­nant ly­céen de 2d e. « J’avais com­men­cé à m’éner­ver contre un ca­ma­rade de deux ans mon aî­né qui avait pris os­ten­si­ble­ment ma place. Il m’avait ca­na­li­sé, avait ar­ron­di les angles, pa­ci­fié les tensions. » Mais c’est sur­tout de ses cours dont il se sou­vient. Ce­lui sur la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, qui ne l’a pas quit­té. Et ceux d’édu­ca­tion mo­rale et ci­vique (EMC). « Il or­ga­ni­sait des dé­bats où l’in­vec­tive n’était pas per­mise et où cha­cun de­vait tra­vailler ses ar­gu­ments. On avait par­lé du pacs, de la dé­pé­na­li­sa­tion du can­na­bis, de la pa­ri­té. Ce­la peut pa­raître loin­tain au­jourd’hui mais, au dé­but des an­nées 2000, c’était pré­cur­seur. » Vingt ans plus tard, après avoir sillon­né plu­sieurs éta­blis­se­ments de Seine-et-Marne, c’est toujours dans le cadre d’un EMC que Sa­muel Pa­ty a vou­lu par­ler avec ses 4e du Bois-d’Aulne des ca­ri­ca­tures pu­bliées par « Char­lie Heb­do ». Une se­maine après, l’en­sei­gnant était re­trou­vé mort, mu­ti­lé, à deux pas de l’éta­blis­se­ment où il exer­çait de­puis cinq ans.

« Je par­ti­ci­pais à des conseils de classe avec lui. Ses in­ter­ven­tions étaient plu­tôt pon­dé­rées, et il ne pre­nait pas la pa­role pour ne rien dire. Il n’était pas du genre à mettre de l’huile sur le feu », cla­ri­fie My­riam Moire, adhé­rente de la fé­dé­ra­tion des pa­rents d’élèves FCPE. « Il était droit, juste et convain­cu que l’édu­ca­tion pou­vait chan­ger les hommes. Il vou­lait ou­vrir les es­prits de ses élèves pour qu’ils ne cèdent pas aux obs­cu­ran­tismes, mais toujours avec bien­veillance et hu­mour », nous écrit par SMS une de ses an­ciennes col­lègues de l’Arche-Guédon à Tor­cy (Seine-et-Marne), car au té­lé­phone la voix lâche, se­couée de pleurs.

« Je n’ai au­cun doute sur les pré­cau­tions qu’il a prises pour ne pas heur­ter. Sa vo­lon­té était d’édu­quer sans cho­quer », af­firme en­core Da­vid Bru­net, autre an­cien col­lègue au ly­cée La­fayette de Cham­pagne-sur-Seine qui, dé­jà, pense à une col­lecte « pour mon­trer à la fa­mille que nous sommes là ».

Fan de tennis

En de­hors de ses heures de col­lège, le qua­dra­gé­naire plu­tôt pe­tit mais « ath­lé­tique ai­mait frap­per la balle sur les courts de tennis. « Il ve­nait de s’ins­crire pour la troi­sième an­née », af­firme le pré­sident du club d’Era­gny, Di­dier Co­las­son. Et un autre li­cen­cié d’ajou­ter : « Il par­ti­ci­pait aux ani­ma­tions pour faire vivre le club. Il ve­nait jouer deux à trois fois par se­maine. Lun­di, il était en­core là, sur le ter­rain… »

Au Grillon, plus que Sa­muel, c’est son fils qui est connu de tous. « Un pe­tit ex­cep­tion­nel », dit-on ici. « C’est un gar­çon très at­ta­chant qui res­semble beau­coup à son père, ré­sume Au­gus­ti­no, un ha­bi­tué du ca­fé du coin. Par­fois, ils ve­naient prendre le pe­tit dé­jeu­ner ici le week-end. » Un ri­tuel fau­ché par la bar­ba­rie.

Con­flans-Sainte-Ho­no­rine (Yve­lines), hier. Un mil­lier de per­sonnes se sont réunies de­vant le col­lège où exer­çait Sa­muel Pa­ty.

Con­flans-Sainte-Ho­no­rine (Yve­lines), hier ma­tin. Des pan­cartes « Je suis en­sei­gnant », des roses par cen­taines… L’émo­tion était pal­pable de­vant le col­lège de Sa­muel Pa­ty.

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