ELLE S’AP­PE­LAIT INASS

Trente et un ans après les faits, les gen­darmes ont pu dé­ter­mi­ner l’iden­ti­té de la fillette dont le ca­davre mu­ti­lé avait été re­trou­vé sur les bords de l’au­to­route.

Le Parisien (Seine et Marne) - - LA UNE - PAR PAS­CALE ÉGRÉ ET JEAN-MI­CHEL DÉCUGIS

“LA MÈRE A D’ABORD DIT QUE SA FILLE VI­VAIT TOU­JOURS AU MA­ROC. ELLE SE RA­CON­TAIT UNE HIS­TOIRE, PEUT-ÊTRE Y CROYAIT-ELLE. UNE SOURCE PROCHE DU DOS­SIER

C’ ÉTAIT à l’été 1987, un 11 août, à l’heure des grands dé­parts vers le Sud. Sur le bas-cô­té de l’au­to­route Pa­ris-Tours, non loin de Suèvres (Loir-et-Cher), des agents d’en­tre­tien dé­cou­vraient la dé­pouille d’une fillette em­maillo­tée dans une cou­ver­ture. Elle avait les che­veux bruns bou­clés, des yeux mar­ron fon­cé et, sur son vi­sage et son pe­tit corps, les traces d’atroces sé­vices. Des mor­sures, des brû­lures au fer à re­pas­ser et même d’an­ciennes frac­tures, ré­vé­le­ra l’au­top­sie. « Qui est-elle ? », ont in­ter­ro­gé en vain, à l’époque, les mil­liers d’af­fiches ap­po­sées par­tout en France, tan­dis que de mul­tiples pistes étaient ex­plo­rées en vain.

Trente ans et dix mois plus tard, au terme d’un in­croyable re­bon­dis­se­ment, l’énigme de l’en­fant mar­tyre de l’A 10 est en passe d’être ré­so­lue. « Inass Tou­loub a re­trou­vé un pré­nom et un nom », a confir­mé hier, heures après les ré­vé­la­tions d’Eu­rope 1 et de la « Nou­velle Ré­pu­blique », Frédéric Che­val­lier, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique de Blois, où ce « cold case » n’a ja­mais été aban­don­né.

Long­temps, les traces ADN « in­con­nues » re­le­vées à par­tir de 2007, grâce aux pro­grès de la science, sur la robe de chambre de l’en­fant et la cou­ver­ture qui l’en­ve­lop­pait, n’ont rien ré­vé­lé. Jus­qu’à ce que l’em­preinte gé­né­tique de l’un des frères d’Inass, in­ter­pel­lé en 2016 pour des faits de vio­lences, n’at­ter­risse dans le fi­chier na­tio­nal des em­preintes gé­né­tiques (FNAEG). Une cor­res­pon­dance est alors éta­blie.

LES FRÈRES ET SOEURS « NE SE SOU­VIENNENT PAS »

Les pa­rents de la fillette sont iden­ti­fiés et lo­ca­li­sés. Ori­gi­naires du Ma­roc, sé­pa­rés de­puis 2010, ils ont été in­ter­pel­lés mar­di, par les gen­darmes de la sec­tion de re­cherches d’Or­léans (Loi­ret), dans l’Aisne et les Hauts-de-Seine. Au terme de leur garde à vue hier, ces sexa­gé­naires ont été mis en exa­men pour « meurtre sur mi­neur de 15 ans, vio­lences ha­bi­tuelles sur mi­neur de 15 ans et re­cel de ca­davre ». Tous deux ont été écroués.

Leurs au­di­tions, di­ver­gentes sur les faits, ont per­mis de pré­ci­ser ce­ci : Inass est née le 3 juillet 1983 à Ca­sa­blan­ca, au Ma­roc. Elle est la troi­sième de la fra­trie, avant quatre gar­çons. Confiée à sa grand-mère ma­ter­nelle jus­qu’à ses 18 mois, elle re­joint ses pa­rents, alors ins­tal­lés à Pu­teaux (Hauts-de-Seine), fin 1984. « Inass a été ins­crite dans une école ma­ter­nelle mais ja­mais sco­la­ri­sée, a pré­ci­sé hier le pro­cu­reur de Blois. Elle a été dé­cla­rée dans les fi­chiers de la CAF, ins­crite sur des pas­se­ports et le li­vret de fa­mille. » Elle avait donc, avant que son corps ne soit dé­po­sé sur l’A 10, « une exis­tence lé­gale et ju­ri­dique ». Que s’est-il pas­sé avant ?

Pour l’heure, au­cun des pa­rents n’a re­con­nu être l’au­teur des vio­lences qui ont en­traî­né la mort de la pe­tite fille. En garde à vue, le père, Ah­med Tou­loub, 66 ans, a ex­pli­qué avoir vé­cu « un en­fer avec une épouse vio­lente », a rap­por­té Frédéric Che­val­lier. L’homme a ra­con­té qu’il au­rait re­trou­vé Inass morte le 10 août en ren­trant chez lui. « Sa femme lui a dit qu’elle était tom­bée dans l’es­ca­lier. Il n’a pas eu le cou­rage de la dé­non­cer. Ils sont par­tis vers le Ma­roc », pré­cise une source proche du dos­sier. Quant à la mère, 64 ans, ses dé­cla­ra­tions ont va­rié. « Elle a d’abord dit que sa fille vi­vait tou­jours au Ma­roc. Elle se ra­con­tait une his­toire, peut-être y croyait-elle », confie une autre source. Plus tard, de­vant le juge, la mère a à son tour in­di­qué que son ex-époux pou­vait être violent à l’égard d’Inass. Quant aux frères et soeurs, en­ten­dus comme té­moins, « ils ne se sou­viennent pas ».

Pour les ac­teurs ju­di­ciaires qui se sont, du­rant trois dé­cen­nies, re­layés sur ce dos­sier, cette avan­cée re­pré­quelques sente une in­tense sa­tis­fac­tion. Juges d’ins­truc­tion, par­que­tiers, en­quê­teurs de la gen­dar­me­rie : tous ont été mar­qués par le sort de cet en­fant. « Cette en­quête a tra­ver­sé les gé­né­ra­tions d’en­quê­teurs. Elle ap­par­te­nait à la mé­moire de l’uni­té. Nous avions une obli­ga­tion mo­rale d’abou­tir », confie le co­lo­nel Marc de Tar­lé, an­cien pa­tron de la SR d’Or­léans, au­jourd’hui sous­di­rec­teur ad­joint de la po­lice ju­di­ciaire à la gen­dar­me­rie. Le pro­cu­reur de Blois a in­sis­té : « Le temps n’a ja­mais cou­ru contre nous. »

Blois (Loir-et-Cher), hier. Ha­li­ma Tou­loub, la mère d’Inass, de­vant le pa­lais de jus­tice.

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