Le sa­tel­lite re­ni­fleur ir­rite les Inuits

L’Agence spa­tiale eu­ro­péenne met en or­bite cet après-mi­di un puis­sant ou­til pour tra­quer les pol­luants. Pro­blème : le lan­ceur, qui sur­vo­le­ra le Grand Nord, uti­lise un car­bu­rant très toxique.

Le Parisien (Seine Saint Denis) - - Société - PAR

LES INUITS ont gâ­ché la fête… Au­jourd’hui, à 13 h 27 (heure de Pa­ris), l’Agence spa­tiale eu­ro­péenne (ESA) lan­ce­ra à 800 km d’al­ti­tude un sa­tel­lite Sen­ti­nel-5P, avec à son bord Tro­po­mi, un « tra­queur » de pol­luants at­mo­sphé­riques ul­tra­per­for­mant. Ce su­per oeil de l’es­pace per­met­tra de mieux an­ti­ci­per les grands pa­naches de soufre re­je­tés par l’Et­na, de pis­ter avec une pré­ci­sion in­éga­lée les oxydes d’azote (NOx) émis par le tra­fic rou­tier et les sites in­dus­triels. « Avec Sen­ti­nel-5P, c’est le dé­but d’un saut qua­li­ta­tif es­sen­tiel dans la sur­veillance de la qua­li­té de l’air », ex­plique Mat­thieu Plu, cher­cheur à Mé­téo France et au CNRS.

UN AN­CIEN MISSILE NU­CLÉAIRE INTERCONTINENTAL

Lan­cé dans le cadre du pro­gramme eu­ro­péen Co­per­ni­cus, Tro­po­mi est sans doute exem­plaire. Pour­tant, pour les Inuits du Grand Nord ca­na­dien, c’est le diable. « On trans­forme la baie de Baf­fin en dé­charge toxique », ac­cuse Nan­cy Ka­re­tak-Lin­dell, leur re­pré­sen­tante, qui ne dé­co­lère pas contre les condi­tions de lan­ce­ment. Car Sen­ti­nel-5P par­ti­ra de l’ex-cos­mo­drome so­vié­tique se­cret de Ples­setsk, à 8 000 km au nord de Mos­cou, à bord d’une fusée Ro­ckot qui n’est autre qu’un an­cien missile nu­cléaire intercontinental SS-19 dé­mi­li­ta­ri­sé. Pen­dant la guerre froide, il s’agis­sait de pou­voir frap­per les Etats-Unis. Le che­min par l’Arc­tique, le plus court, était par­fait et Ples­setsk, un lieu idéal…

Sauf que les Inuits en ont as­sez de ce type de sur­vol. Car la dé­nom­mée Ro­ckot, ex­ploi­tée par la so­cié­té Eu­ro­ckot (dé­te­nue à 51 % par Air­bus), fonc­tionne tou­jours à l’hy­dra­zine, un car­bu­rant très stable mais hau­te­ment toxique : c’est un « can­cé­ri­gène qui peut s’at­ta­quer aux reins, au foie et au sys­tème ner­veux. Il a été plu­sieurs fois ac­cu­sé […] d’être im­pli­qué dans la dé­gra­da­tion de la san­té des en­fants vi­vant à proxi­mi­té du cos­mo­drome de Baï­ko­nour, au Ka­za­khs­tan », rap­pelle, dans un ar­ticle pu­blié dans la re­vue « Po­lar Re­cord », Mi­chael Byers, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Co­lom­bie-Bri­tan­nique.

QUAND LES DEUX ÉTAGES DE LA FUSÉE SE DÉSINTÈGRENT DANS L’AT­MO­SPHÈRE, TOUT N’EST PAS BRÛ­LÉ : IL PEUT RES­TER

10 % DE CAR­BU­RANT

MI­CHAEL BYERS,

Gros hic : « Quand les deux étages de la fusée se désintègrent dans l’at­mo­sphère, tout n’est pas brû­lé : il peut res­ter à bord, se­lon les Russes eux­mêmes, 10 % de car­bu­rant », pré­ci­set-il, tout en poin­tant le risque de for­ma­tion de nuages d’aé­ro­sol dans cette zone à la bio­di­ver­si­té très riche, proche du Groen­land. « Tant que les Russes uti­li­se­ront de l’hy­dra­zine, l’ESA doit re­non­cer à ce type de lan­ceur », en­joint l’uni­ver­si­taire.

« On ne peut ex­clure qu’il y ait des re­jets, re­con­naît-on au siège de l’agence. Mais s’il y en a, ils se­ront très faibles et lo­ca­li­sés. » Car l’ESA est coin­cée : lors­qu’elle a lan­cé, il y a dix ans, cette par­tie du pro­gramme Co­per­ni­cus, « le pe­tit lan­ceur eu­ro­péen Ve­ga C, beau­coup plus éco­lo­gique, n’avait pas fait ses preuves. L’offre d’Eu­ro­ckot était alors la meilleure, la moins chère aus­si », ex­plique, sous cou­vert d’ano­ny­mat, l’un de ses scien­ti­fiques. Un autre pe­tit frère de Sen­ti­nel-5P doit en­core dé­col­ler de Ples­setsk l’an pro­chain. A moins d’an­nu­ler (contre dé­dom­ma­ge­ment) la com­mande au­près d’Eu­ro­ckot, les Inuits de­vront prendre leur mal en pa­tience.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.