Sa­ra Fo­res­tier à fleur de pas­sion

Dans « M », son pre­mier long-mé­trage en qualité de réa­li­sa­trice, Sa­ra Fo­res­tier in­carne une bègue en­fer­mée dans le mu­tisme, amou­reuse d’un mau­vais gar­çon qui souffre d’être anal­pha­bète. At­ten­tion, per­for­mance.

Le Parisien (Seine Saint Denis) - - Loisirs -

DE TOUTE MA CAR­RIÈRE, C’EST LA CHOSE LA PLUS IM­POR­TANTE QUE J’AIE FAITE

SA­RA FO­RES­TIER

« MOI J’AVAIS EN­VIE DE PAR­LER DE SEN­SA­TIONS »

SA­RA FO­RES­TIER

SPAR PIERRE VA­VAS­SEUR i Sa­ra Fo­res­tier était un ani­mal, ce se­rait un su­ri­cate : ces mi­gnons chiens du dé­sert ani­més par une veille fé­brile et sur la dé­fen­sive. A un dé­tail près : l’ac­trice de 31 ans au re­gard élec­trique et bleu, ré­vé­lée à 18 ans dans « l’Es­quive » d’Ab­del­la­tif Ke­chiche, n’a ja­mais hé­si­té à fon­cer. En amour no­tam­ment, quitte à « se prendre des murs ». « J’ai été tel­le­ment bri­sée », lâche-t-elle. L’amour, ses em­por­te­ments, ses dé­chi­rures et ses coups bas, est son grand « ques­tion­ne­ment ». C’est ce qu’elle a vou­lu tra­duire dans « M », son pre­mier long-mé­trage pa­tiem­ment ma­cé­ré, étape par étape, de­puis quinze ans. Il lui a ain­si de­man­dé deux ans de mon­tage pour « épu­rer ». « Les in­gé­nieurs du son ont hal­lu­ci­né. D’ha­bi­tude, on leur de­mande de net­toyer. Je leur ai de­man­dé le contraire. De gar­der le bruit d’une chaise qui craque. C’est dans l’im­per­fec­tion que le charme ap­pa­raît. La vé­ri­té est im­par­faite. »

Nous sommes au Star­bucks de la rue du Fau­bourg-Sain­tAn­toine. La nuit est tom­bée. Sa­ra as­pire dans la paille de son verre. Ra­conte la ge­nèse de ce film dans le­quel une bègue — Li­la, qu’elle in­ter­prète — ré­fu­giée dans le mu­tisme, tombe amou­reuse de Mo, le­quel souffre en si­lence de son anal­pha­bé­tisme. Sur­prise : c’est un vi­sage du stand-up, Re­douanne Har­jane, dé­ni­ché par Ja­mel Deb­bouze dans son Ja­mel Co­me­dy Club, qui in­carne ce té­né­breux tai­seux ga­gnant sa vie dans de mor­tels com­bats de courses au­to­mo­biles dans des han­gars.

« J’ai tout in­ven­té sans sa­voir que ça exis­tait en Al­le­magne », confie Sa­ra. Elle a vu 600 pré­ten­dants. Choi­si Re­douanne, qui avait « cette fo­lie, cette noir­ceur pal­pable ». Lui seul pou­vait ré­veiller le sou­ve­nir, dans la vraie vie, d’un ex-pe­tit ami, vo­leur de voi­tures, souf­frant de ne sa­voir ni lire ni écrire. « Il a mis au jour mes se­crets. M’a mon­tré que je ne vou­lais pas lâ­cher en amour, alors qu’il n’y a que dans le re­lâ­che­ment qu’on se ré­équi­libre. » De ce gar­çon qui l’avait psy­cho­lo­gi­que­ment « ra­dio­gra­phiée », elle ne sait pas ce qu’il est de­ve­nu. S’il est « tou­jours vi­vant ou en pri­son ». En at­ten­dant, elle a « ex­pul­sé » ce film. « De toute ma car­rière, c’est la chose la plus im­por­tante que j’aie faite. » Et elle y est al­lée. Elle n’a pas es­qui­vé. Il y a une scène cu­lot­tée de dé­sir fé­mi­nin : l’image d’une pe­tite cu­lotte trem­pée sur sa pro­prié­taire. Mais rien d’obs­cène. Juste une fa­çon de ré­su­mer la sen­sua­li­té à fleur de peau, de gestes et de mots es­quin­tés, d’un film qui montre cet aban­don sans conces­sion à la condi­tion amou­reuse.

« Je n’ai rien idéa­li­sé. Rien fan­tas­mé non plus. Ça fait ch… les fan­tasmes. Moi j’avais en­vie de par­ler de sen­sa­tions. » A com­men­cer par les siennes, re­pro­dui­sant, dans son im­pres­sion­nant tra­vail d’ac­trice, la dou­leur des bègues. « Il faut com­prendre un vi­sage et ce qui se passe, émo­tion­nel­le­ment, der­rière une mâ­choire qui bloque. Je me suis fil­mée. Re­gar­dée. » Ce que Sa­ra Fo­res­tier fait dans ce film dé­passe le tra­vail d’ac­trice. Elle pour­rait se conten­ter de cet in­croyable ta­lent. Pour­quoi ce be­soin de réa­li­ser ? « Peut-être parce que j’ai l’im­pres­sion de ne pas avoir été com­prise dans la vraie vie… »

Mo (Re­douanne Har­jane) et Li­la (Sa­ra Fo­res­tier), ou le coup de foudre im­pro­bable entre deux êtres mal­me­nés par la vie.

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