« Le pire est de ne pas sa­voir »

La dou­leur des pa­rents de Maë­lys avive celle des pa­rents qui ont vé­cu ou vivent en­core le drame de l’in­sup­por­table at­tente. Ils ont ac­cep­té de nous en par­ler.

Le Parisien (Val d'Oise) - - FAITS DIVERS - PAR LOUISE COLCOMBET

ELLE AUS­SI était de­vant sa té­lé­vi­sion, jeu­di soir, alors que les pa­rents de Maë­lys, dis­pa­rue de­puis plus d’un mois lors d’un ma­riage dans l’Isère, ex­hor­taient, dans un poi­gnant ap­pel, le prin­ci­pal sus­pect à « ré­vé­ler ce qu’il sait ».

L’in­ter­mi­nable at­tente, le doute sur le des­tin de son en­fant… des affres que Va­lé­rie Lance ne connaît que trop bien. En juin 2011, son fils Alexandre, 13 ans, avait dis­pa­ru à Pau (Py­ré­nées-Orien­tales). Trois se­maines du­rant, elle a re­mué ciel et terre pour le re­trou­ver, s’est rac­cro­chée aux pistes les plus folles, jus­qu’à ce que l’hor­reur ne ré­duise à néant ses es­poirs : le fé­mur d’Alexandre, tué puis dé­mem­bré, ve­nait d’être re­trou­vé dans le gave de Pau…

Six ans et deux pro­cès plus tard, cette mère meur­trie ne peut s’em­pê­cher de suivre au plus près les dé­ve­lop­pe­ments de l’af­faire Maë­lys, qui fait écho à sa dou­leur. « J’ai beau­coup de com­pas­sion pour ces pa­rents, dit-elle, je leur sou­haite de tout coeur de re­trou­ver leur fille, mais aus­si de sa­voir…

» Le pire, concède celle qui a pour­tant été confron­tée à une vé­ri­té ef­froyable, c’est de ne pas sa­voir. » Cette « at­tente in­sup­por­table » dont par­lait jeu­di la mère de Maë­lys, la voix bri­sée par l’émotion, est un gouffre in­son­dable dans le­quel chaque pa­rent d’en­fant dis­pa­ru tente, à sa ma­nière, de ne pas som­brer. « Les proches tiennent en étant dans l’ac­tion. Rien n’est plus in­sur­mon­table pour un père ou

“J’AVAIS UN CA­HIER DANS LE­QUEL JE NOTAIS TOUT DÈS QUE QUEL­QU’UN M’AP­PE­LAIT, Y COM­PRIS DES PISTES FARFELUES VA­LÉ­RIE LANCE, MÈRE D’ALEXANDRE,

TUÉ EN 2011

une mère que de se sen­tir im­puis­sant », ana­lyse Hélène Ro­ma­no, doc­teur en psy­cho­pa­tho­lo­gie et au­teur du livre « Ac­com­pa­gner l’en­fant vic­time en jus­tice » (Ed. Du­nod).

Va­lé­rie Lance, elle aus­si, a connu les nuits sans som­meil, la vie qui dé­file « comme dans un monde pa­ral­lèle », les yeux ri­vés sur In­ter­net en quête du moindre in­dice, té­lé­phone à por­tée de main nuit et jour… « J’avais un ca­hier dans le­quel je notais tout dès que quel­qu’un m’ap­pe­lait, y com­pris des pistes farfelues. J’ai même fait ap­pel à des voyantes, dont une qui m’as­su­rait jus­qu’au bout qu’Alexandre était en vie… Parce que c’était ce que j’avais en­vie d’en­tendre », souffle-t-elle.

L’es­poir se nour­rit de tout, y com­pris d’une « forme de ra­tio­na­li­sa­tion à tout prix qui per­met d’éloi­gner l’an­goisse de mort », pour­suit Hélène Ro­ma­no. Alain Bou­lay, pré­sident de l’As­so­cia­tion des pa­rents d’en­fants vic­times (Apev), se sou­vient ain­si de l’in­croyable impact pro­vo­qué en 2006 par la li­bé­ra­tion de Na­ta­scha Kam­pusch, sé­ques­trée huit ans dans une cave en Au­triche. « Ce­la a re­don­né es­pé­rance aux proches, qui se disent dé­sor­mais que rien n’est im­pos­sible, ana­lyse-t-il. Ils consi­dèrent de toute fa­çon leur en­fant comme vi­vant tant qu’on ne leur a pas prou­vé le contraire… » Une évi­dence pour Va­lé­rie Lance, qui se sou­vient avoir ins­crit Alexandre au centre de loi­sirs pour l’été, re­fait sa carte de bus pour la ren­trée, « toutes ces choses qu’on fai­sait comme un ri­tuel en juin », dit-t-elle.

« Dans les cas de dis­pa­ri­tion, le deuil — pas au sens de mort, mais au sens de perte — est im­pos­sible, dé­taille Hélène Ro­ma­no. On parle alors de deuil sus­pen­du, comme ces fa­milles de vic­times de crashs aé­riens qui, sans corps, gardent le fol es­poir que leur proche est peut-être en vie quelque part… » Mais le temps est un poi­son qui ronge l’es­poir. Ce­lui d’An­nie Au­doye, en vingt-six ans « d’ab­sence » de sa fille Ma­rie-Hélène, dis­pa­rue en mai 1991 près de Mo­na­co, est en­core là… mais in­fime et si triste. « J’ai long­temps sou­hai­té des aveux, car, en niant sa mort, la per­sonne qui a fait du mal à ma fille nie aus­si sa vie. Au­jourd’hui, j’en suis ré­duite à es­pé­rer qu’on trouve un corps, un jour, par ha­sard », san­glote cette mère de fa­mille qui craint, après le dé­cès de son ma­ri, de par­tir à son tour sans connaître la vé­ri­té. De­puis un mois, elle aus­si s’est iden­ti­fiée aux pa­rents de Maë­lys et, comme eux, n’at­tend qu’une chose : « Qu’il dise ce qu’il sait. »

La mère d’Alexandre Jun­ca, tué en 2011, et son beau-père (à gauche) ont connu le cal­vaire d’at­tendre des nou­velles de leur en­fant dis­pa­ru. Les pa­rents de Maë­lys (à droite), ont lan­cé un ap­pel poi­gnant jeu­di.

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