« Il était tor­dant »

Paule Mo­no­ry, as­sis­tante stu­dio d’Yves Saint Laurent

Le Parisien (Val d'Oise) - - LOISIRS - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR Y.J.

Elle était char­gée de la « bible » d’Yves Saint Laurent. Ce « livre de col­lec­tion », où le moindre dé­tail — ré­fé­rences des tis­sus choi­sis, des cou­leurs, bou­tons, opé­ra­tions à réa­li­ser, prix — de chaque vê­te­ment était scru­pu­leu­se­ment no­té. Paule Mo­no­ry, as­sis­tante stu­dio de « M. Saint Laurent », a tra­vaillé à ses cô­tés de 1979 à 2002, jus­qu’à la re­traite du cou­tu­rier. Elle était l’une des cinq ou six per­sonnes pré­sentes quo­ti­dien­ne­ment à ses cô­tés dans son bu­reau re­cons­ti­tué au mu­sée. Elle ra­conte.

Ce bu­reau du mu­sée est fi­dèle à l’at­mo­sphère que vous avez connue ?

PAULE MO­NO­RY. Oui, on voit bien cette éco­no­mie de moyens. M. Saint Laurent au­rait pu avoir tous les plus beaux bu­reaux du monde mais, vous avez vu, c’est tout simple.

C’était une ruche ?

Une ruche si­len­cieuse. M. Saint Laurent fai­sait quatre col­lec­tions par an avec le prêt-à-por­ter. Au mi­ni­mum. Un dé­fi­lé, ça re­ve­nait vite. Il tra­vaillait d’abord chez lui, à Mar­ra­kech ou à Deau­ville, puis il ar­ri­vait avec un en­semble de cro­quis et les dis­tri­buait aux chefs d’ate­liers, aux tailleurs… Cha­cun re­par­tait avec son des­sin. Vous avez vu aus­si le grand mi­roir, on fai­sait des es­sayages avec un man­ne­quin, d’abord en uti­li­sant de la toile puis, seule­ment après, les tis­sus dé­fi­ni­tifs, pour éco­no­mi­ser. Quand il fai­sait une cri­tique, c’était au pre­mier coup d’oeil, le chef d’ate­lier com­pre­nait tout de suite et re­par­tait. On re­com­men­çait les es­sayages plus tard. C’était un ba­zar vi­vant, éter­nel­le­ment en trans­for­ma­tion.

Com­ment était-il ?

Au dé­but, il fal­lait mon­trer patte blanche. M. Saint Laurent était très in­time avec Anne-Ma­rie Mu­noz, la di­rec­trice du stu­dio, et Lou­lou de la Fa­laise (man­ne­quin puis créa­trice de bi­joux), très ins­pi­rante, très gaie, et énorme tra­vailleuse, con­trai­re­ment à l’image qui est par­fois don­née d’elle. Entre eux trois, c’était dif­fé­rent, ils se voyaient beau­coup, étaient amis de­puis très long­temps. Elles le fai­saient rire et lui aus­si était tor­dant. Moi, j’étais l’une des as­sis­tantes, c’était un monde que je ne connais­sais pas. Mais on était comme une fa­mille res­ser­rée, avec ses his­toires, ses se­crets. M. Saint Laurent es­sayait les cha­peaux, hi­lare, comme nous. Ce n’est pas l’image qu’on a de lui… L’am­biance était sé­vère, avec une haute concen­tra­tion, mais il sa­vait re­con­naître le tra­vail des gens. Il nous ame­nait à des mo­ments in­ou­bliables, les salles de­bout lors des dé­fi­lés, des rap­pels in­croyables. Toute cette gloire-là re­tom­bait un peu sur nous. Il était émou­vant, et in­tense. On l’ado­rait, en fait.

Paule Mo­no­ry et Yves Saint Laurent dans son stu­dio en 2002 (à gauche). Le mu­sée a re­cons­ti­tué à l’iden­tique le bu­reau du grand cou­tu­rier (à droite).

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