Le ci­né­ma fran­çais face à l’af­faire Wein­stein

Il n’y a pas eu de dé­non­cia­tions en sé­rie, comme aux Etats-Unis, mais seule­ment quelques ac­cu­sa­tions ano­nymes ou iso­lées. L’af­faire Wein­stein a pour­tant eu un im­pact sur le ci­né­ma hexa­go­nal.

Le Parisien (Val d'Oise) - - La Une - PAR CA­THE­RINE BALLE

Un tsu­na­mi aux EtatsU­nis… Et seule­ment quelques va­gue­lettes en France ? A Hol­ly­wood, dans le sillage de Har­vey Wein­stein, des stars comme Ke­vin Spa­cey, Louis C.K., Dus­tin Hoff­man ou Ste­ven Sea­gal ont été pu­bli­que­ment ac­cu­sées de har­cè­le­ment ou de vio­lences sexuels. Et ont eu droit à une cru­ci­fixion pro­fes­sion­nelle en règle. Le scan­dale a même tou­ché — et me­nace de cou­ler — Woo­dy Al­len : après que sa fille adop­tive a ré­ité­ré des ac­cu­sa­tions d’agres­sion sexuelle dé­jà pro­fé­rées en 1992, le ci­néaste adu­lé s’est mué en pa­ria. Ama­zon a re­non­cé à dis­tri­buer son pro­chain film, qui de­vrait sor­tir au mieux l’été pro­chain… Sans doute en ca­ti­mi­ni.

Pen­dant ce temps, le ci­né­ma fran­çais est res­té muet, ou presque. Plu­sieurs ac­trices — Léa Sey­doux, Isa­belle Ad­ja­ni, Ju­liette Bi­noche, Ju­lie Del­py, Mé­la­nie Laurent… — ont re­con­nu avoir été vic­times de har­cè­le­ment, mais elles n’ont ci­té au­cun de leurs agres­seurs. Entre avril et août, Phi­lippe Cau­bère, Luc Bes­son et Gé­rard De­par­dieu ont tous les trois été ac­cu­sés de viols.

DA­VAN­TAGE DE FEMMES AUX POSTES CLÉS ÉGAL PLUS DE SUB­VEN­TIONS

Dans le cas de Bes­son, le site Me­dia­part a même ci­té d’autres femmes dé­non­çant ano­ny­me­ment des « com­por­te­ments sexuels in­ap­pro­priés »… Mais ces ac­tions sont res­tées iso­lées. Et sans in­ci­dence a prio­ri sur les car­rières des mis en cause.

Tempête à Hol­ly­wood, l’af­faire Wein­stein au­rait-elle fait pschitt en France ? Non. Car tan­dis que les Amé­ri­caines ont crié leur ré­volte haut et fort, les femmes du ci­né­ma fran­çais, elles, ont joué la carte de la ré­vo­lu­tion si­len­cieuse. Dès oc­tobre 2017, des réa­li­sa­trices, dis­tri­bu­trices ou pro­duc­trices ont fon­dé le col­lec­tif 50/50 pour 2020 afin de dé­fendre la pa­ri­té dans le sep­tième art. Et elles ont dé­jà ob­te­nu des avan­cées concrètes. Après plu­sieurs opé­ra­tions sym­bo­liques — comme la mon­tée des marches 100 % fé­mi­nine à Cannes —, elles ont or­ga­ni­sé fin sep­tembre avec le Centre na­tio­nal du ci­né­ma (CNC) les pre­mières As­sises sur la pa­ri­té, l’éga­li­té et la di­ver­si­té dans le ci­né­ma.

« De­puis un an, l’écoute du mi­nis­tère de la Culture sur les su­jets liés à la pa­ri­té a chan­gé. Pour ce­la, on peut dire : Mer­ci Wein­stein ! » iro­nise San­drine Brauer, pro­duc­trice et cofondatrice du col­lec­tif 50/50. Les As­sises ont ac­cou­ché d’une me­sure phare : la hausse de 15 % des sub­ven­tions du CNC pour les films qui em­bauchent des femmes aux postes clés. D’autres dis­po­si­tions ont été prises, comme l’ins­tau­ra­tion de la pa­ri­té dans les com­mis­sions du Centre du ci­né­ma et dans les ju­rys des fes­ti­vals et écoles sou­te­nus par ce der­nier…

« Quand l’af­faire Wein­stein a écla­té, on a été un cer­tain nombre de pro­fes­sion­nelles du ci­né­ma à se de­man­der com­ment on pou­vait agir sur le sexisme, qu’elles qu’en soient les formes, ex­plique la pro­duc­trice. C’est le tra­vail de la jus­tice de trai­ter des cas de har­cè­le­ment et de vio­lences sexuels. Nous, on n’a pas cherché à cou­per des têtes. » Le col­lec­tif 50/50 a pré­fé­ré op­ter pour des « me­sures d’an­ti­ci­pa­tion », vi­sant à « faire bou­ger les lignes » : « On veut faire en sorte de cas­ser l’entre-soi mâle et les sché­mas de do­mi­na­tion mas­cu­line, as­sure San­drine Brauer. C’est une ré­vo­lu­tion douce, mais la dou­ceur va avec l’am­bi­tion : on ne lâ­che­ra pas. »

PRISE DE CONSCIENCE SUR LES TOUR­NAGES

S’il a été beau­coup moins spec­ta­cu­laire qu’aux Etats-Unis, le scan­dale Wein­stein a donc joué le rôle d’ac­cé­lé­ra­teur de pa­ri­té dans le ci­né­ma hexa­go­nal. Se­lon San­drine Brauer, il a aus­si « pro­vo­qué une prise de conscience » au ni­veau des com­por­te­ments : « Les dé­bats me­nés lors des As­sises ont fait re­mon­ter le sen­ti­ment que, sur les pla­teaux, on consta­tait moins d’agis­se­ments et de blagues ma­chistes », rap­porte la pro­duc­trice…

La liste des chan­tiers pour abou­tir à l’éga­li­té fem­mes­hommes dans le ci­né­ma reste pour­tant longue : le col­lec­tif 50/50 exa­mine la ques­tion de l’ex­po­si­tion des films réa­li­sés par des femmes en salles et dans les fes­ti­vals. Ou en­core celle de la car­rière des femmes : « Elles sont 50 % dans les écoles de ci­né­ma et, pour­tant, il n’y a que 22 % de films réa­li­sés par des femmes, note San­drine Brauer. Alors, on va es­sayer de com­prendre où et com­ment elles dis­pa­raissent.»

“C’EST LE TRA­VAIL DE LA JUS­TICE DE TRAI­TER DES CAS DE HAR­CÈ­LE­MENT ET DE VIO­LENCES SEXUELS. NOUS, ON N’A PAS CHERCHÉ À COU­PER

” DES TÊTES. SAN­DRINE BRAUER,

COFONDATRICE DU COL­LEC­TIF 50/50

Cannes (Alpes-Ma­ri­times), le 12 mai. 82 femmes avaient lan­cé un ap­pel à « l’éga­li­té sa­la­riale » dans le ci­né­ma, lors d’une mon­tée des marches in­édite au Fes­ti­val.

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