Ces Ma­louins qui par­tirent à la conquête du ca­fé

Le Pays Malouin - - Saint-malo Pays De - Nan­cy FAU­CON

Au dé­but du XVIIIe siècle, des né­go­ciants ma­louins se lan­çaient à la conquête du mar­ché du ca­fé, dans la loin­taine Arabie heu­reuse. Leur pre­mière ex­pé­di­tion est re­la­tée dans un pas­sion­nant do­cu­men­taire si­gné Ri­chard Ha­mon, « Mo­ka Ma­lo, des cor­saires à la conquête du ca­fé », dé­sor­mais dis­po­nible en DVD.

Jan­vier 1708, deux fré­gates ar­mées par des né­go­ciants de Saint-Ma­lo, quittent la Bre­tagne pour Mo­ka, au Yé­men. But de l’ex­pé­di­tion confiée au com­man­de­ment de M. de La Mer­veille : rap­por­ter une vo­lu­mi­neuse car­gai­son de ca­fé pour la vendre en Eu­rope.

En fai­sant ce­la, les Ma­louins ont dans l’idée de cou­per l’herbe sous le pied des ri­vaux du royaume de France, les An­glais et sur­tout la puis­sante Com­pa­gnie des Indes Orien­tales hol­lan­daise, la VOC, qui sont alors les prin­ci­paux dé­ten­teurs du mar­ché du ca­fé sur le conti­nent.

Rare, exo­tique… et donc cher

Le ca­fé a tout pour sus­ci­ter un in­té­rêt com­mer­cial en ce dé­but du XVIIIe siècle.

Sa ra­re­té d’abord : seul le Yé­men cultive la ca­pri­cieuse plante qui a trou­vé dans ses mon­tagnes amé­na­gées en ter­rasses le lieu rê­vé pour fruc­ti­fier.

Son exo­tisme, en­suite : son ori­gine (l’Arabie heu­reuse) en a aus­si fait la co­que­luche des Eu­ro­péens « à la page », dès le XVIIe siècle. La cour de Louis XIV l’a dé­cou­vert par l’en­tre­mise de l’am­bas­sa­deur ot­to­man Su­lei­man Bey. Et dans les grandes villes eu­ro­péennes, les ca­fés, éta­blis­se­ments où l’on dé­guste cette bois­son, ont peu à peu ou­vert dès la fin des an­nées 1640.

Sa va­leur mar­chande, en­fin : les Ot­to­mans, par les­quels l’es­sen­tiel de la pro­duc­tion yé­mé­nite tran­site, ont fer­mé le ro­bi­net des ex­por­ta­tions vers l’Eu­rope, en 1704. Ré­sul­tat : les prix ont flam­bé.

Un pont di­rect

Les né­go­ciants ma­louins spé­culent donc sur de grands pro­fits. S’ils réus­sissent à éta­blir un pont di­rect entre Saint-Ma­lo et Mo­ka, ils s’im­po­se­ront dans ce né­goce. En no­vembre 1707, le se­cré­taire d’Etat à la Ma­rine de Louis XIV, M. de Pont­char­train, leur a si­gné une lettre de course. Elle les au­to­rise no­tam­ment à com­mer­cer en mer Rouge, ain­si qu’à s’em­pa­rer - en bons cor­saires de na­vires en­ne­mis.

Un bond dans l’in­con­nu

Ce 1er voyage ma­louin vers Mo­ka est un bond dans l’in­con­nu. Les na­vires vont de­voir contour­ner l’Afrique par le cap de Bonne Es­pé­rance pour at­teindre la mer Rouge via l’océan In­dien. La grande mé­con­nais­sance des eaux abor­dées comme des po­pu­la­tions s’ajoute aux très rudes condi­tions aux­quelles sont sou­mis les équi­pages. Des quelque 400 hommes em­bar­qués sur les fré­gates Le Cu­rieux et Le Di­ligent, un quart dé­cé­de­ra en cours de route.

La route des Ali­zés

Avant de s’en­ga­ger plus pro­fon­dé­ment dans l’At­lan­tique, les na­vires font es­cale dans le port de Ca­dix, à la pointe sud de l’Es­pagne, où les Ma­louins pos­sèdent un comp­toir. C’est aus­si dans cette place qu’ils peuvent faire du change contre des piastres mexi­caines, alors mon­naie in­ter­na­tio­nale du com­merce.

Le 1er mars, les na­vires em­pruntent la route des Ali­zés. Pour aug­men­ter leur pé­cule, les cor­saires comptent sur des prises qui se­raient re­ven­dues avec leur car­gai­son. La chance leur sou­rit. Le 2 juin, ils cap­turent une fré­gate hol­lan­daise qu’ils ont trom­pée en bat­tant pa­villon an­glais. Re­bap­ti­sée Le Vain­queur, elle vo­gue­ra de conserve avec Le Cu­rieux et Le Di­ligent jus­qu’à Mo­ka.

Tristes épi­sodes

Le 7 juillet, le cap de Bonne Es­pé­rance est dou­blé. De tristes épi­sodes émaillent l’ex­pé­di­tion, à bord comme pen­dant les re­lâches : le ca­pi­taine du Cu­rieux at­teint de la « fièvre chaude » rend l’âme, des ma­rins sont massacrés sur la côte afri­caine…

En­fin, le 3 jan­vier 1709, un an après leur dé­part, les na­vires at­teignent Mo­ka. Un trai­té est si­gné. Les Ma­louins sont au­to­ri­sés à avoir un en­tre­pôt, à né­go­cier du ca­fé, en échange de taxes à ac­quit­ter. La car­gai­son em­bar­quée pour­ra être de 500 tonnes.

Une car­gai­son payée au prix fort

Ne connais­sant ni la culture ni la langue de ce comp­toir fré­quen­té jus­qu’ici par des né­go­ciants an­glais, hol­lan­dais ou por­tu­gais, les Ma­louins com­met­tront des im­pairs au­près des tri­bus pro­duc­trices, par exemple, mais l’ex­pé­di­tion lè­ve­ra tout de même l’ancre, le 20 août 1709, un an et de­mi après son dé­part de Saint-Ma­lo, avec une car­gai­son payée au prix fort.

Un nou­veau na­vire hol­lan­dais ayant été cap­tu­ré, les na­vires re­partent pour un voyage de neuf mois en di­rec­tion de Saint-Ma­lo. En mai 1710, que Le Cu­rieux, puis Le Di­ligent en­tre­ront à quelques jours d’in­ter­valle dans leur port d’at­tache. Des deux prises, l’une a été ven­due, l’autre a été prise par les An­glais.

Seule une pe­tite par­tie du ca­fé im­por­té est ven­due en France. La ma­jo­ri­té le se­ra sur la place d’Am­ster­dam.

D’autres ex­pé­di­tions

L’ex­pé­di­tion a dû être ren­table pour les Ma­louins. Deux autres ont pris sa suite, en 1711-1713 et 1714-1716. Si le com­merce des Ma­louins avec le Yé­men a per­du­ré jusque dans les an­nées 1730, il a été en­suite des­ti­tué au pro­fit de l’île Bour­bon et des Ca­raïbes, où des plants sous­traits sont bien­tôt culti­vés. Mais ce­la, c’est une autre his­toire.

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