Par monts et par au­tos

Ins­tal­lé dans les Monts du Fo­rez, le pho­to­graphe ama­teur Jacques Bo­guel pu­blie un ou­vrage de 155 pages consa­cré aux vieilles ber­lines aban­don­nées dans la na­ture. Voi­tures d’un autre temps au­jourd’hui tom­bées en pous­sière.

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Par Ici Les Sorties - Lae­ti­tia Co­hen­det lae­ti­tia.co­hen­det@cen­tre­france.com

Je me sou­viens, étant jeune, avoir grim­pé les col­lines de Saint­Mar­cel­lin pour re­trou­ver quelques ca­ma­rades en li­sière de fo­rêt au point bien nom­mé de la “voi­ture cas­sée”. La 2CV gi­sait là dans la plus grande in­dif­fé­rence, à moi­tié dé­vo­rée par les herbes brunes. La robe blanche pi­quée de rouille, constel­lée d’énormes points vio­la­cés de­puis que les re­je­tons du coin l’avaient éri­gée en fief. On osait en­core ap­pro­cher la por­tière et tendre le men­ton dans l’ha­bi­tacle pour dé­tailler lam­beaux de cuir et com­mandes d’un autre temps.

La voi­ture a dis­pa­ru. Et le pay­sage de mes pro­me­nades do­mi­ni­cales souffre d’une se­crète ab­sence. Nos­tal­gie d’une autre époque que Jacques Bo­guel a su trans­crire sur le pa­pier gla­cé. Son ou­vrage, Mon père avait la

même, est un hom­mage à ces vieilles dames. À celles qui n’ont pas eu la chance de fi­nir en col­lec­tion, à l’abri sous une cou­ver­ture. À ces épaves ca­bos­sées, dé­lais­sées, mais qui tré­pas­saient « avec une élé­gance cer­taine ».

L’au­teur les a tra­quées pen­dant cinq ans. Le plus sou­vent à l’aube, en hi­ver. « Car en été, elles dis­pa­rais­saient sous la vé­gé­ta­tion » . D’abord du cô­té de Gap ou Sis­te­ron, lors­qu’il ré­si­dait en ré­gion gre­no­bloise, puis en Ar­dèche, dans le Puy­de­Dôme, la Loire et la Haute­Loire.

Ins­tal­lé à Saint­Jean­So­ley­mieux, cet an­cien voya­giste em­ployé à l’agence Nou­velles fron­tières de Saint­Étienne, a de tout temps af­fec­tion­né l es au­tos. « Quand j’étais pe­tit, c’était ob­ses­sion­nel, confie­t­il. J’ai fait du ral­lye jus­qu’à l’âge de 25 ans. J’ai ar­rê­té quand j’ai com­pris que je ne se­rais ja­mais cham­pion du monde ». Au­jourd’hui le sexa­gé­naire pré­fère se dé­pla­cer en ca­mion­nette, pour ne pas ris­quer l’ex­cès de vi­tesse.

Ja­mais deux fois la même

La pho­to­gra­phie a com­blé le vide des belles mé­ca­niques. Tous les cli­chés de l’ou­vrage ont été réa­li­sés en ar­gen­tique, un mode af­fec­tion­né pour son in­tran­si­geance. « À l’époque, on n’avait pas droit à l’er­reur, sou­rit Jacques Bo­guel. Du coup, on pre­nait le temps de la ré­flexion avant d’ap­puyer sur le dé­clen­cheur. Il fal­lait se don­ner du mal, ap­prendre à ai­gui­ser son re­gard. Et puis on ne voyait pas tout de suite le ré­sul­tat. Il y avait ce plai­sir, qua­si­ment amou­reux, de l’at­tente » . « En fait, écrit­il en­core dans sa pré­face, chaque pho­to était un pa­ri : on jouait, on fai­sait de son mieux, et on n’avait le ré­sul­tat que bien plus tard. Trop tard pour re­jouer. Fi­na­le­ment, c’était ça le sel de l’af­faire ».

Des cen­taines de pho­tos prises en l’es­pace de cinq ans à tra­vers la France et dans la Loire « Chaque pho­to était un pa­ri, c’était le sel de l’af­faire »

Au­to­di­dacte, le Li­gér ien a long­temps cou­ru les fermes et leurs ar­rière­cours, bu­vant à l’oc­ca­sion quelques pe­tits ca­nons, pour im­mor­ta­li­ser de glo­rieux tas de fer­raille. « Ce sont plus des pho­tos de pay­sages avec des voi­tures que des voi­tures en elles­mêmes », sou­li­gnet­il. Ciels ora­geux, épaisses couches de neige, ruines et champs do­rés…

L’ou­vrage, épais de 155 pages, s’af­fran­chit des conve­nances éco­lo­giques. Ici, au­cun mes­sage po­li­tique. Pas un com­men­taire, ni même un nom de bour­gade. Seules fi­gurent dans le blanc des cadres, les marques des ber­lines ti­rées un bref ins­tant de leur som­meil. Jacques Bo­guel a fait le choix de l’au­toé­di­tion et ti­ré 1.000 exem­plaires de son tra­vail. Un pre­mier pas, es­pè­ret­il, sur la route des pu­bli­ca­tions.

Où le trou­ver ? Mon père avait la même, aux édi­tions du Ga­ret, est dis­po­nible à la li­brai­rie Plein ciel à Mont­bri­son, au Fo­rum et à la li­brai­rie L’une et l’Autre à SaintÉ­tienne. Ou en com­mande di­recte au­près de l’au­teur sur le site In­ter­net www.jac­ques­bo­guel.fr Ta­rif : 45 €.

PHO­TOS JACQUES BO­GUEL.

CI­TROËN DS.

Plus que des voi­tures, Jacques Bo­guel a immortalisé une époque et des pay­sages.

CI­TROËN TRAC­TION. Le pho­to­graphe a long­temps cou­ru les abords des fermes où les vieiux ta­cots avaient suc­cé­dé aux cha­rettes.

AU­TEUR. « Il n’y a ja­mais deux fois la même voi­ture dans mon livre ».

SUR LE VIF. Peu­geot 203.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.