Ils ont connu Pierre Bou­lez et se sou­viennent

Pierre Bou­lez n’est re­ve­nu que très ra­re­ment dans sa ville na­tale, qu’il a quit­tée très jeune

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Jean-Fran­çois Ver­net jean-fran­cois.ver­net@cen­tre­france.com

« Lors de son pre­mier re­tour, Pierre Bou­lez nous a confié qu’en vieillis­sant, il vou­lait re­trou­ver ses ra­cines. »

DE­NISE POI­RIEUX En 2011, l’homme était fa­ti­gué mais n’avait pas per­du son oreille ab­so­lue

De l’avis de tous nos in­ter­lo­cu­teurs, le Mont­bri­son­nais Pierre Bou­lez n’a ja­mais ca­ché sa vive émo­tion de re­ve­nir sur les terres qui l’ont vu naître, en 1925.

Dis­pa­ru le 5 jan­vier der­nier dans sa 91e an­née, le com­po­si­teur et chef d’or­chestre Pierre Bou­lez a re­çu des hom­mages du monde en­tier. S’il a sui­vi une édu­ca­tion ca­tho­lique au sein du pe­tit sé­mi­naire à Mont­br ison, le jeune homme a ra­pi­de­ment quit­té sa ville na­tale pour pour­suivre des études de ma­thé­ma­tiques et de mu­sique à Lyon, puis au conser­va­toire de Pa­ris.

De re­tour à trois re­prises

Fi­na­le­ment, il n’est re­tour­né à Mont­bri­son que trois fois dans sa vie. La pre­mière re­monte au 18 mars 1991. Après six an­nées de per­sé­vé­rance, Guy Poi­rieux, alors maire, par­vient à convaincre le « Maître » de ve­nir don­ner un concert. Sa femme, De­nise Poi­rieux, se sou­vient : « Mon ma­ri vou­lait re­le­ver ce chal­lenge de le faire re­ve­nir. Il a réus­si, bien épau­lé par Jean­Louis Ro­ma­gny et Ma­rie­Noëlle Paliard. Pierre Bou­lez avait ac­cep­té à la condi­tion qu’il y ait un pu­blic nom­breux. 1.500 spec­ta­teurs étaient ve­nus au gym­nase An­dré­Da­val dont Claude Pom­pi­dou, la femme de l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique, très amie avec le « Maître » . Il avait fal­lu mettre un tis­su pour l’acous­ti­ que dans tout le gym­nase. Lors d’une ré­pé­ti­tion qu’il di­ri­geait, Pierre Bou­lez s’était sou­dai­ne­ment ar­rê­té pour mon­trer un mor­ceau de tis­su qui était en train de tom­ber. C’était un pu­riste, un per­fec­tion­niste. Guy était très heu­reux de l’avoir fait re­ve­nir car M. Bou­lez avait rayé Mont­bri­son de la carte ain­si que son père avec qui il était fâ­ché. Il nous a confié qu’en vieillis­sant, il vou­lait re­trou­ver ses ra­cines. Son re­tour lui a fait très plai­sir. Il m’a dit qu’il ne pen­sait plus qu’il pour­rait cé­der à l’émo­tion », se re­mé­more De­nise Poi­rieux.

Jean­Paul Chou­vel­lon, alors di­rec­teur gé­né­ral ad­joint de la mair ie, a le sou­ve­nir d’un « homme très at­ta­chant. Il était content d’avoir pu re­voir l’ab­bé Jacques Court et M. Porte, deux an­ciens du pe­tit sé­mi­naire. »

Son deuxième re­tour à Mont­bri­son re­monte au 1er no­vembre 1999, afin d’inau­gu­rer la plaque du centre mu­si­cal qui porte son nom. Phi­lippe Weyne, le maire de l’époque, sou­ligne que « c’était la pre­mière fois qu’il don­nait son nom à une école. Ce grand homme est ve­nu par le train, dé­voi­ler la plaque avec une gen­tillesse et une hu­mi­li­té qui tran­chaient avec ce qu’on di­sait de lui, très exi­geant, cas­sant avec les autres et contro­ver­sé. Je l’avais re­çu en mai­rie et j’avais été sé­duit par la per­sonne. »

Lors de son troi­sième re­tour à Mont­bri­son, en juin 2011, Li­liane Faure, maire de l’époque, se re­mé­more que Pierre Bou­lez « était re­tour­né, avec Jean­Paul De­gruel, ad­joint à la culture, dans sa mai­son, ave­nue Al­sa­ceLor­raine, puis au col­lège Vic­torde­La­prade, avec le plai­sir de s’at­tar­der dans l’échange et la ren­contre : un par­cours mont­bri­son­nais sur les traces de son en­fance. » Elle évoque une per­ son alité qui« par­lait avec pas­sion, un es­prit vif et in­ci­sif, tou­jours pré­cis. Nous avions or­ga­ni­sé un dî­ner avec quelques in­vi­tés au cours du­quel, non sans humour, il avait évo­qué ses ren­contres avec les dif­fé­rents mi­nistres de la Culture qu’il avait cô­toyés au cours de sa car­rière. »

L’an­cien pré­sident de l’En­semble or­ches­tral contem­po­rain (Eoc), Serge Ga­gnaire a, pour sa part, vu deux fa­cettes, à douze ans d’in­ter­valle. « On avait re­çu le grand Pierre Bou­lez en 1999, le chef d’or­chestre dans toute sa splen­deur. Quand on a vou­lu en­re­gis­trer son oeuvre Dé­rive 2, en 2011 à l’es­pace GuyPoi­rieux, avec le chef d’or­chestre Da­niel Kaw­ka, c’est l’homme qu’on a re­çu. Je l’ai vé­hi­cu­lé du­rant ce sé­jour. Il vou­lait re­tour­ner à Roanne pour re­trou­ver les che­mins de son en­fance. C’était in­ima­gi­nable douze ans plus tôt. L’homme était très fa­ti­gué. Il re­ve­nait aux sources. C’était un mo­ment très poi­gnant. »

D’un point de vue ar­tis­tique, Serge Ga­gnaire sou­ligne « les in­di­ca­tions précieuses du « Maître » . Il était là, aux ré­pé­ti­tions puis au concert. Il n’avait rien per­du de son oreille et de sa sa­ga­ci­té in­tel­lec­tuelle. Ses in­ter­ven­tions, c’était de la mi­cro­chi­rur­gie à l’in­té­rieur de l’oeuvre. C’était ex­tra­or­di­naire. »

SOU­VE­NIR. Le « Maître » Pierre Bou­lez était ve­nu conseiller l’En­semble or­ches­tral contem­po­rain, di­ri­gé par Da­niel Kaw­ka (à gauche) en juin 2011, lors de l’en­re­gis­tre­ment de Dé­rive 2.

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