Té­moi­gnage d’un couple de Fo­ré­ziens

Trois en­fants juifs ont trou­vé re­fuge à la ferme du Col­let en 1944, Mar­cel Thé­ve­net les a re­çus en frère

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Lae­ti­tia Co­hen­det lae­ti­tia.co­hen­det@cen­tre­france.com

Ma­qui­sards et fa­milles juives se sont mis à l’abri dans les monts du Fo­rez en 19391945. Mar­cel Thé­ve­net, à l’époque, avait 15 ans. Il té­moigne.

e poids des ans n’émousse en rien les émo­tions. Confi­né entre quatre mo­destes murs dans le Gier, Mar­cel Thé­ve­net s’évade en pen­sée vers les Monts du Fo­rez, terre de son en­fance. Les larmes, sou­vent, étouffent les mots. Ne reste alors qu’un bref si­lence et l’em­bar­ras d’une gé­né­ra­tion d’après­guerre bien en peine d’ima­gi­ner les tour­ments de l’époque.

Rochefort au­rait pu fi­nir comme Ora­dour

Le Li­gé­rien a treize ans lors­qu’il aban­donne l’écol e d e Sa i n t ­T hu­rin, à 10 km de Noi­ré­table, pour les champs du Col­let. La ferme fa­mi­liale ( tou­jours de­bout), se dresse en re­trait de la RN89, pas­sé le cours de l’An­zon et la pe­tite cha­pelle Sainte­Agathe. L’avant­der­nière bâ­tisse du vil­lage ac­cro­chée au mas­sif. Plus loin, tout n’est que sentes, rai­dillons en sous­bois et prés pen­tus. Re­père de ré­sis­tants.

La fa­mille Thé­ve­net, sous ses de­hors bon­hommes, mène le com­bat de la France libre. Le frère de Mar­cel a re­joint les ma­qui­sards que l’ex­ploi­ta­tion ra­vi­taille en viande fraîche. Et les époux Thé­ve­net, Mar­gue­rite et Pierre, ont ou­vert leur foyer aux jeunes ga­mins de la ville, mis à l’abri de po­ten­tiels bom­bar­de­ments. « Ils ve­naient de Saint­Étienne, de Lyon ou de Mont­bri­son », se sou­vient Mar­cel. Ac­cueillis dans la fra­trie comme au­tant d’en­fants pro­digues. Par­mi eux, trois trans­fuges de l’as­so­cia­tion l’Aide aux mères. Deux pe­tites filles d’abord, Ra­chel et Édith puis un jeune ado­les­cent, Jacques.

Au vil­lage, per­sonne ne connaît leur vér itable iden­ti­té. Ils sont en fuite. Juifs de confes­sion, condam­nés à taire jus­qu’à leur nom. « Je les consi­dé­rais comme des frères et soeurs. On était du même âge et on ne se lâ­chait pas ».

La vie au Col­let est faite de plai­sirs simples, ma­nie­ment du pio­let à la vigne et par ties de pêche au gou­jon que ter­nissent les pri­va­tions. « Une chance, nous avions une tante épi­cière à Saint­Thu­rin. Mais per­sonne n’échap­pait aux cartes de pain. Jacques, comme les filles avant lui, dis­po­sait de faux pa­piers ».

Fouille et bom­bar­de­ment

L’oc­cu­pa­tion étend son ombre sur les Monts du Fo­rez. À 15 ans, Mar­cel joue les pro­vo­ca­teurs. Un jour de tra­vail aux champs, il fait mine de je­ter sa bou­teille en contre­bas sur la route. Un convoi al­le­mand stoppe près du pe­tit pont, croyant à une gre­nade. « Je crois bien qu’ils se sont en­gueu­lés, ra­conte le Li­gé­rien. Mon père a sug­gé­ré de prendre la fuite. Je lui ai dit : “Pas ques­tion si­non on est mort”. Les choses en sont res­tées là » . Jus­qu’à une des­cente de la po­lice al­le­mande.

Ce jour­là, les mi­li­taires ne traquent pas des en­fants juifs mais des francs­ti­reurs. « Ils ont fouillé tous les bâ­ti­ments, mur­mure Mar­cel. On m’a pas­sé les me­nottes dans le dos et me­na­cé de fu­siller ma mère, gar­dée dans la cui­sine, à moins que je ne parle. J’ai failli écla­ter, croyant à ma mort. Le vil­lage de Rochefort ( si­tué plus haut dans la mon­tagne, N.D.L.R.) au­rait pu fi­nir comme Ora­dour… »

Le vieil homme fouille sa mé­moire que de gros en­nuis de san­té ont al­té­rée en 2015. Les sou­ve­nirs re­montent par br ibes. Le bom­bar­de­ment de SaintÉ­tienne, lors du­quel périt sa grand­mère (« On ne l’a ja­mais re­trou­vée, seule­ment sa pan­toufle, dans le quar­tier du So­leil » ) , une opé­ra­tion de l’ap­pen­di­cite en dé­cembre 1944 (« J’étais par­ti à 14 heures du Col­let, je suis ar­ri­vé à un e he u re d u ma ti n à l’hô­pi­tal en pré­fec­ture. Il n’y avait plus de trans­ports… »)

Mais le sou­ve­nir de la li­bé­ra­tion, impérissable et lu­mi­neux, de­meure in­tact. « Je her­sais des pa­tates au­des­sus du tun­nel de la voie fer­rée. J’ai d’abord en­ten­du le ron­fle­ment de la lo­co­mo­tive. Puis j’ai vu le dra­peau tri­co­lore à la sor­tie du tun­nel. Ma mère est ve­nue à ma ren­contre, criant que la guerre était fi­nie. Les vaches étaient avec moi. Elles l’avaient sen­ti. » Le sé­rieux de l’oc­to­gé­naire est por­teur d’un joyeux fris­son. « La fête, en­suite, a du­ré huit jours… »

Jacques boucle ses va­lises. Mar­cel trace sa propre voie, d’abord au mou­lin de Col­let puis aux acié­ries. Em­bau­ché à la com­pa­gnie des forges, il dé­mé­nage dans le Gier avec sa femme Ju­liette en 1952 pour connaître un autre en­fer. « Les an­ciens me di­saient : que viens­tu faire ici ? To u t ét a i t no i r . Le s ou­vriers res­sem­blaient à des singes dan­sant de­vant le feu. Mais on ne se dé­cou­ra­geait pas, on chan­tait en tra­vaillant » . Une fa­çon d’adou­cir les 3 x 8, les ho­raires ha­ras­sants et les tâches do­mi­ni­cales. Une nou­velle fois, Mar­cel manque pé­rir, brû­lé vif. Le ha­sard lui évite de som­brer dans la fosse lors d’un ac­ci­dent du tra­vail. « Les mi­racles existent, ça, je ne me le fe­rai ja­mais en­le­ver de la tête » , confie­t­il. Com­ment ne pas le croire ?

« La guerre était fi­nie, les vaches l’avaient sen­ti »

PHO­TO LA­RA THO­MAS.

TÉ­MOINS. Mar­cel et sa femme, Ju­liette, ré­sident au­jourd’hui à Saint-Cha­mond.

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