Jacques Bloch, l’en­fant juif ca­ché de Saint-Laurent-Rochefort

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Vie Départementale - Pro­pos re­cueillis par La­ra Tho­mas

Jacques Bloch ar­rive au ha­meau de Col­let au prin­temps 44 chez Mar­gue­rite et Pierre Thé­ve­net qui le cachent pen­dant six mois au sein de la ferme ex­ploi­tée par leurs en­fants, Jeanne et Mar­cel. Au­jourd’hui, Jacques vit à Shaal­bim en Israël. Il garde un sou­ve­nir très ému de son sé­jour à Saint-Laurent-Rochefort.

En 2003, vous avez ré­di­gé un livre en hé­breu sur votre his­toire pen­dant la guerre. Avec quels ob­jec­tifs ? Au dé­part, je vou­lais seule­ment lais­ser une trace écrite à mes en­fants et ma fa­mille. Mon texte était tel­le­ment long qu’on m’a sug­gé­ré de le pu­blier sous forme de livre. J’ai tra­duit en fran­çais le pas­sage où je ra­conte mon sé­jour à Col­let ( cet ex­trait est pu­blié dans le der­nier bul­le­tin mu­ni­cip a l d e Sa i n t ­L a u re n t , N.D.L.R.).

Quel par­cours aviez-vous ef­fec­tué avant d’ar­ri­ver à Col­let ? Je suis né dans une fa­mille de dix en­fants, j’étais le qua­trième. En 1938, mes pa­rents ont dé­ci­dé de quit­ter Stras­bourg. Nous sommes d’abord al­lés à Cus­set, dans l’Al­lier, où mon père a mon­té une pe­tite af­faire. En 1943, nous avons dû nous ca­ cher. Saint­Étienne, ville in­dus­trielle, était la des­ti­na­tion idéale. Les ma­tins, mon père fai­sait croire qu’il par­tait tra­vailler à la mine.

Où avez- vous été pla­cé ? Je suis res­té deux se­maines à Saint­Étienne. À cause des bom­bar­de­ments al­liés et aus­si par crainte que notre grande fa­mille ins­tal­lée sou­dai­ne­ment dans un pe­tit ap­par­te­ment n’at­tire l’at­ten­tion, mes p a re nt s on t dé c i d é d e nous pla­cer. J’ai d’abord été ca­ché dans un col­lège à Ambert avec un de mes frères, puis, seul, dans une ferme du Pi­lat. J’avais 12 ans, on me fai­sait tra­vailler pé­ni­ble­ment et les condi­tions de vie étaient très dif­fi­ciles. L’as­so­cia­tion l’Aide aux mères m’a alors trou­vé re­fuge à Col­let, chez les pa­rents de Jeanne Thé­ve­net.

Et vos frères ? Mon frère aî­né avait pas­sé la fron­tière en Suisse, mes pa­rents crai­gnaient qu’il ne soit ré­qui­si­tion­né pour le Ser­vice de tra­vail obli­ga­toire ( STO). Quatre autres de mes frères étaient ca­chés à Boën, je ne le sa­vais pas alors que j’étais près d’eux.

Quels sou­ve­nirs gar­dez- vous de votre sé­jour à Col­let ? J’étais comme un coq en pâte. On ne me fai­sait pas tra­vailler. Je re­vois les toits de Col­let, la pe­tite cha­pelle, la voie fer­rée, la ri­vière où j’al­lais pê­cher avec Mar­cel, les col­lines boi­sées… et tout en haut le vil­lage de Rochefort où on bat­tait le blé. Je me rap­pelle l’odeur du foin et des fro­mages et la car­riole du grand­père sur la­quelle je mon­tais quand nous al­ lions aux champs.

Que man­giez-vous ? Dans mes pla­ce­ments pré­cé­dents j’avais beau­coup souf­fert de la faim. Quand j e su i s ar r i v é à Co ll e t , c’était un autre monde : il y avait de grandes miches de pain !

Dans votre texte, vous par­lez beau­coup de Jeanne…. Jeanne était vrai­ment ex­tra­or­di­naire. Quelle force d’âme ! Dès le pre­mier jour, elle m’a ac­cueilli à bras ou­verts : "Tu es chez toi, Jac­quot !". Le di­manche, nous al­lions à l’église de Saint­Thu­rin par le tun­nel ; elle me di­sait : "Je ne veux pas te for­cer à prier avec nous, tu fe­ras tes prières en cachette." Le dan­ger était grand que sa fa­mille soit dé­non­cée mais Jeanne res­tait pleine de bon­té.

Est-ce que d’autres ha­bi­tants du vil­lage étaient au cou­rant de votre his­toire ? Je ne pense pas. Jeanne a fait croire que j’étais un or­phe­lin en at­tente d’une fa­mille d’ac­cueil.

Por­tiez-vous un faux nom ? Oui, on m’ap­pe­lait Jacques Roche… comme Rochefort à Saint­Laurent !

Avez-vous per­du des proches pen­dant la guerre ? Ma grand­mère a été as­sas­si­née à Au­sch­witz. J’ai aus­si per­du des oncles et des cou­sins.

Com­ment l’en­fant de 12 ans que vous étiez a vé­cu cette pé­riode ? Cu­rieu­se­ment, je pre­nais les choses lé­gè­re­ment. À SaintÉ­tienne, j’al­lais voir les Al­le­mands s’en­traî­ner dans leur ca­serne. Pen­dant les bom­bar­de­ments, alors que tout le monde cou­rait se ré­fu­gier à l’abri, je re­gar­dais les bombes tom­ber sur les mai­sons.

Après la guerre, où êtes­vous al­lés ? Nous sommes re­tour­nés à Cus­set. J’ai tra­vaillé quelques mois avec mon père avant d’en­trer dans une fa­brique de montres à Vi­chy. À 18 ans, j’ai dé­ci­dé de par­tir pour Israël, pour ma re­li­gion et aus­si parce que j’avais pris conscience de la Shoah.

Êtes- vous re­tour­né en France ? En 1991, j’ai ef­fec­tué un voyage en Eu­rope avec mon épouse d’ori­gine an­glaise. À la fois sur les traces de nos fa­milles et pour re­trou­ver les en­droits où j’avais pas­sé ma jeu­nesse. À Col­let, Jeanne et moi nous sommes im­mé­dia­te­ment re­con­nus.

PHO­TO DR.

JACQUES BLOCH. En 1944, l’ado­les­cent juif, a été ca­ché dans la fa­mille de Jeanne Thé­ve­net, au ha­meau de Col­let.

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