« Dis, tu m’zaimes de tout ton coeur ? »

Les Chauf­faillons Ma­rie­Guillette et Ro­bert Char­nay ont fê­té leurs noces de pla­tine le 3 jan­vier der­nier

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Char­lène Tré­fond char­lene.tre­fond@cen­tre­france.com

70 ans qu’ils par­tagent leur vie et l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre est in­tact. À 94 et 97 ans, Ma­rie-Guillette et Ro­bert conti­nuent de s’ai­mer « à la mai­son », à Chauf­failles, là où leur his­toire est née.

is, est­ce que tu m’ z a i m e s ? » L a pru­nelle rieuse, elle re­garde af­fec­tueu­se­ment ce­lui à qui elle a dit « oui » il y a 70 ans. « Hein mon Rob­ton, est­ce que tu m’zaimes de tout ton coeur ? » De­puis son fau­teuil, lui sou­rit en douce, les joues un brin em­pour­prées et l’air in­com­mo­dé. Avant de dé­cla­rer sa flamme, il se dé­robe au re­gard alan­gui de sa femme. « Bien sûr que j’te z’aime, lâche­t­il dans un mur mure. Après tout ce temps, je peux pas ar­rê­ter de t’ai­mer. »

« On ne veut pas par­tir de notre mai­son. Tant qu’on se­ra tous les deux, on res­te­ra chez nous. »

Chauf­failles comme ça. Je ne suis ja­mais tom­bée une seule fois. Tu t’en sou­viens, mon Ro­bert ? » Si­len­cieux sur son fau­teuil, l’an­cien couve sa femme du re­gard. Lui sou­rit. « Oui, Ma­rie. Je me sou­viens. Mais c’est tel­le­ment loin tout ça. »

Du bout de ses doigts trem­blants et flé­tris, Ma­rie­Guillette tient une vieille pho­to jau­nie qu’elle fixe sans re­lâche. « Re­garde un peu comme on était beaux ». Le 3 jan­vier 1946, à Belmont­de­la­Loire, vil­lage où la jeune épouse a gran­di, les amou­reux se pro­mettent de s’ai­mer et de se ché­rir, dans la joie, comme dans la peine et jus­qu’à ce que la mort les sé­pare. « J’avais une jo­lie robe quand même. Je l’avais cou­sue moi­même. Hein mon Ro­bert que j’avais une jo­lie robe ? »

La deuxième guerre mon­diale s’est ter­mi­née il y a quelques mois seule­ment et l’or se fait rare. Le jour J, les ma­riés s’échangent alors des an­neaux de ri­deaux en guise d’al­liances. « On a at­ten­du d’avoir des sous de cô­té pour s’of­frir de vraies bagues. » Les amants aux che­veux blancs se penchent sur leur main gauche. Cha­cun contemple le sym­ bole do­ré de leur amour qui en­toure leur an­nu­laire. 70 ans après « le plus beau jour de leur vie », l’an­neau glisse le long de leurs pha­langes amai­gries. « Je n’ai ja­mais vou­lu por­ter d’autres bi­joux que mon al­liance. Il n’y a que la bague de mon homme qui compte », lance l’épouse.

« L’amour peut du­rer toute une vie »

Ma­rie­Guillette et Ro­bert abritent leur amour che­min du Me­ly, dans le bourg de Chauf­failles. Elle, est ins­ti­tu­trice à l’école pri­vée du vil­lage. Lui, for­ge­ron chez Char­nay, ré­pa­ra­teur de ma­chines agri­coles. Tous les étés, le couple ac­cueille des en­fants du Se­cours Ca­tho­lique. « Je ne pou­vais pas avoir d’en­fants, confie Ma­rieGuillette. Alors, tous ces pe­tits qui ve­naient chez nous me fai­saient du bien. »

Août 1968, ar­rive chez les Char­nay la pe­tite Fran­çoise, 13 ans, ba­la­dée de foyer en foyer. « Au mo­ment de par­tir, elle s’est mise à pleu­rer. Elle vou­lait res­ter avec nous, alors on l’a gar­dée par­di. », ra­conte le couple. Ma­rie­Guillette et Ro­bert s’im­pro­visent pa­rents et élèvent Fran­çoise du « mieux pos­sible ». Sept ans plus tard, ils l’adoptent. « Notre fille, c’est notre plus beau ca­deau, souffle Ma­rie­Guillette. » Dans le sa­lon, les pho­tos de ma­riage, de nais­sance, d’an­ni­ver­saire et de va­cances re­couvrent le pa­pier peint dé­la­vé. Les Chauf­faillons connaissent « l’im­mense bon­heur » d’être quatre fois grands­pa­rents et deux fois ar­rière­grands­pa­rents.

À 94 et 97 ans, Ma­rie­Guillette et Ro­bert vivent tou­jours chez eux. « On veut pas par­tir de notre mai­son. Tant qu’on se­ra tous les deux, on res­te­ra chez nous. » Chaque jour, l’équipe de soins à do­mi­cile de Chauf­failles, des aides mé­na­gères et une auxi­liaire de vie, per­mettent au couple de res­ter entre ses murs. Ceux qui ont vu naître leur his­toire. Qui l’ont à la fois mise en sû­re­té et pro­té­gée. « On est heu­reux comme ça, fré­mit le pa­pi. On est bien tran­quilles tous les deux. »

Ma­rie­Guillette et Ro­bert dé­mo­lissent les lois de la bio­lo­gie qui af­firment que l’amour est un pro­ces­sus chi­mique de courte du­rée. Ils dé­glinguent aus­si le ro­man de Beig­be­der qui écrit que L’amour dure trois ans. Pour ces sem­pi­ter­nels amou­reux, « si on le veut, l’amour peut du­rer toute une vie. » Alors, quand ils voient au­tour d’eux tous ces couples se dé­faire, ils ont du mal à com­prendre. « Au­jourd’hui, les gens sont des égoïstes, rage Ma­rieGuillette. Au moindre pro­blème, ça y est, il y en a un des deux qui fout le camp. C’est fa­cile. »

Au fil de leur his­toire, les Chauf­ faillons ont bien sûr connu quelques orages. Rien de mé­chant, de « pe­tites dis­putes » seule­ment. « Quand ça n’al­lait pas, on s’ex­pli­quait pour que ça aille mieux, confient­ils. Et on s’ai­mait en­core plus après ça. » Les amants se sont tou­jours « mon­trés bons l’un en­vers l’autre ». Ils ont ap­pris à se « par­don­ner », à « se dire les choses » et à se « faire confiance ». Ro­bert lui a of­fert « le bon­heur de vivre à deux ». Elle, « le bon­heur tout court ».

70 ans qu’ils s’aiment. Qu’ils vivent en­semble. Qu’ils af­frontent les bour­rasques de la vie coude à coude. Qu’ils s’en­dorment chaque soir main dans la main dans le même lit. 70 ans qu’ils sont in­sé­pa­rables et ils le savent, quand l’un des deux par­ti­ra, « l’autre ne sau­ra lui sur­vivre ». In­évi­ta­ble­ment.

PHO­TO CHAR­LÈNE TRÉ­FOND

TAN­DEM. « 70 ans qu’on est ma­riés ! Tu te rends compte mon Rob­ton ? », sou­rit Ma­rie-Guillette à son époux Ro­bert. Di­manche 14 fé­vrier, à l’oc­ca­sion de la Saint-Va­len­tin, les vieux amou­reux fê­te­ront leurs noces de pla­tine en­tou­rés de leur fa­mille au res­tau­rant de Tan­con.

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