Phi­lippe Jan­sa­na re­donne vie aux livres

Exi­lé du sud, il exerce avec pas­sion le rare mé­tier de re­lieur, à Saint­De­nis­de­Cabanne, de­puis 1991

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Char­lène Tré­fond char­lene.tre­fond@cen­tre­france.com

De ses mains d’artisan, il dé­monte et re­monte des ou­vrages abî­més par le temps pour les ré­no­ver et les ré­pa­rer. Phi­lippe Jan­sa­na se fas­cine à faire re­naître les livres.

Il tient entre ses mains L’His­toire na­tu­relle des oi­seaux de Bouf­fon. Ce livre, vieux de plus de 300 ans, porte les ci­ca­trices du temps. Le cuir de la cou­ver­ture est écaillé, les pages sont jau­nies, quelques­unes dé­chi­rées et les cou­tures ont cas­sé. « On ne peut qu’avoir en­vie de re­mettre ce livre en selle. Mon bou­lot, c’est de le re­mettre en va­leur pour que les gens aient en­core en­vie de l’ou­vrir. »

De­puis plus de 30 ans, Phi­lippe Jan­sa­na s’at­tache à don­ner une se­conde vie aux livres dé­lais­sés et abî­més par les an­nées et les siècles. De ses doigts ex­perts et ha­biles d’artisan, l’homme mé­ti­cu­leux et créa­tif, prend soin de les re­com­po­ser. De les re­cons­truire. De les ré­vé­ler. Dans son antre de fa­çon­nier, un an­cien ate­lier tex­tile cam­pé en plein coeur du pays de Char­lieu, les vieux livres s’amassent, les ou­tils an­ces­traux s’amon­cellent et le mou­ve­ment des ai­guilles des trois hor­loges ac­cro­chées au mur rap­pelle que les heures s’échappent. Im­pla­ca­ble­ment.

« J’es­saie de faire du­rer les bou­quins dans le temps »

« Moi, au mi­lieu de tout ça, j’es­saie de faire du­rer les bou­quins dans le temps », sou­ligne le maître ou­vrier en glis­sant un re­gard hâ­tif sur l’un des ca­drans. L’artisan vit son mé­tier avec « pas­sion » et « convic­tion ». Cet « im­mi­gré du sud » prend plai­sir à ral­lon­ger la du­rée de vie des ou­vrages, à les pro­té­ger, les for­ti­fier et les em­bel­lir. De­puis le vil­lage de Saint­De­nis­de­Cabanne, comme les quelque 400 re­lieurs de France, Phi­lippe Jan­sa­na par­ti­cipe à la pé­ren­ni­té du rare mé­tier de re­lieur, qui a su, de­puis son ori­gine, af­fron­ter les vi­cis­si­tudes de l’His­toire.

Un bac scien­ti­fique en poche, c’est « sans grande cer­ti­tude » que Phi­lippe Jan­sa­na es­suie les bancs de la fac de Mont­pel­lier. « Je crois qu’on fait ra­re­ment des métiers de pre­mière di­rec­tion, sou­rit­il avec l’ac­cent cha­leu­reux et chan­tant du sud. Il faut un peu de brioche avant de sa­voir quel mé­tier on veut vrai­ment faire. » Après quelques se­mestres de ma­thé­ma­tiques, l’étu­diant, cu­rieux de « tra­vailler le cuir », est ten­té par l’ar­ti­sa­nat. Il re­joint alors l’ate­lier de re­liure de Fer­nand Mi­chel, meilleur ou­vrier de France. Ce « vieux bon­homme », un ami de la fa­mille, bous­cule dé­fi­ni­ti­ve­ment les ha­bi­tudes du jeune Phi­lippe et lui trans­met son en­goue­ment pour le mé­tier de re­lieur. « Je suis par­ti avec lui dans un voyage ini­tia­tique au cours du­quel j’ai tout ap­pris : le livre, l’écrin qui pro­tège le texte et sur­tout, la ren­contre avec les bi­blio­philes. » L’an­cien étu­diant en maths se fas­cine lit­té­ra­le­ment pour l’acte de dé­mon­ter le livre puis de le re­mon­ter dans le seul but de le ré­no­ver et de le ré­pa­rer. « C’est tel­le­ment beau de re­mettre un livre en état », s’en­thou­siasme­t­il. Phi­lippe Jan­sa­na choi­sit alors de faire de la re­liure son gagne­pain. Après deux ans de for­ma­tion et un CAP « arts de la re­liure et de la do­rure » , il ouvre les portes de son propre ate­lier du cô­té de Mont­pel­lier. Cinq ans plus tard, il dé­laisse la ville qui l’a vu gran­dir, par amour. Il ren­contre Mi­chèle, son épouse, ins­ti­tu­trice à Char­lieu, et la suit jus­qu’à Roanne où il éta­blit son ate­lier, place La­ro­chette. En 1991, le couple dé­mé­nage « à la cam­pagne », à Saint­De­nis­de­ Cabanne. L’ate­lier de re­liure avec.

À par­tir de là, l’artisan fait une suc­ces­sion de « ren­contres in­es­ti­mables » qui lui per­mettent d’évo­luer dans sa pra­tique, dont celle d’Isa­belle Rol­let, au­jourd’hui re­lieuse à la mé­dia­thèque de Roanne. « Pen­dant un an et de­mi, je l’ai ac­cueillie dans mon ate­lier, ra­conte le re­lieur. J’ai dé­cou­vert le plai­sir de trans­mettre tout en re­ce­vant les connais­sances des autres. » Le goût du par­tage amène ain­si l’artisan à for­mer des jeunes, in­vi­ter col­lé­giens et ly­céens à dé­cou­vrir le mé­tier et pro­po­ser chaque se­maine des cours de re­liure à des ama­teurs qui as­pirent à de­ve­nir « ama­teurs aver­tis ». Phi­lippe Jan­sa­na claque des doigts en sui­vant le rythme des airs de jazz qui tournent en boucle dans l’ate­lier. « Les gens ar­rivent avec leur livre et je les aide à tra­vailler des­sus, s’amuse le pro­fes­sion­nel. On boit le ca­fé et on pa­pote. C’est un mo­ment de par­tage. Mes élèves m’ap­portent au­tant que je leur ap­porte. J’ap­prends beau­coup d’eux. »

Phi­lippe Jan­sa­na pra­tique la re­liure clas­sique : il tra­vaille des pièces uniques en sui­vant des tech­niques tra­di­tion­nelles et en em­ployant des ou­tils an­ciens et des ma­té­riaux (cuir, pa­pier, tis­sus…) pro­duits en France. Son ate­lier est un el­do­ra­do du temps pas­sé, un re­paire dé­bor­dant de tré­sors qui ont tra­ver­sé les époques. Table de tra­vail, mas­si­cot, étau à en­dos­ser, presse à per­cus­sion et ci­saille sont au­tant d’ou­tils d’oc­ca­sion que le maître des lieux a ré­cu­pé­rés dans des an­ciens ate­liers de confrères. « Ici, la moindre pièce a une his­toire et a vé­cu une vie avant », mur­mure l’artisan. D’ailleurs, l’amou­reux des ob­jets vieillis et pous­sié­reux ac­com­plit le tra­vail de do­rure avec le ma­té­riel des Puilliat, fa­mille roan­naise de re­lieurs pen­dant trois gé­né­ra­tions. « Pe­tit à pe­tit, j’ai réus­si à re­cons­truire toute leur col­lec­tion de fers qui datent du 16e au 20e siècles. »

Des livres à va­leur sen­ti­men­tale

À chaque nou­velle res­tau­ra­tion d’ou­vrage, avec minutie et dex­té­ri­té, Phi­lippe Jan­sa­na dé­gage une à une les pages de leur re­liure, les net­toie, puis, les re­lie à nou­veau en les col­lant ou en les cou­sant. Une cen­taine de gestes sont né­ces­saires à la sau­ve­garde d’un livre. « Je ne me lasse pas de les exé­cu­ter, lâche Phi­lippe Jan­sa­na. C’est un jeu de main tel­le­ment gé­nial. » Le re­lieur ha­bille des re­gistres ins­ti­tu­tion­nels pour les mai­ries, les pa­roisses ou en­core les études no­ta­riales mais res­taure éga­le­ment des ou­vrages d’ex­cep­tion. 90 % de ses clients sont des par­ti­cu­liers qui sou­haitent conser­ver un livre qui tient une place par­ti­cu­lière dans leur vie.

« La per­sonne m’em­mène un livre au­quel il at­tache de l’im­por­tance, confie Phi­lippe Jan­sa­na. Il m’ouvre à la fois une fe­nêtre sur son his­toire per­son­nelle et sur l’His­toire. C’est as­sez ma­gique. » Sur les rayons de l’ate­lier de Phi­lippe Jan­sa­na, les « livres sen­ti­men­taux » se bous­culent. Beau­coup de livres de re­cettes de grand­mère ­ dé­la­vés et dé­cou­sus ­ at­tendent d’être rac­com­mo­dés. « Mon job, c’est de les gué­rir en res­pec­tant le sou­ve­nir qu’en a le client. », ex­plique l’artisan. Car en re­don­nant vie aux livres, le re­lieur pré­serve et ré­veille des ré­mi­nis­cences et des traces de vie pas­sée.

PHO­TO CHAR­LÈNE TRÉ­FOND

DÉ­LAS­SE­MENT. Pour don­ner du rythme et de l’al­lure à son tra­vail poin­tilleux, le re­lieur Phi­lippe Jan­sa­na aime écou­ter du jazz lors­qu’il est en train de res­tau­rer un livre. Et quand il n’est pas dans son ate­lier, pour souf­fler et se dé­tendre, l’artisan pra­tique la marche à pied dans la na­ture alen­tour.

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