« On est res­té ca­ché sous des tran­sats »

Quatre Roan­nais et Lyon­nais ont vé­cu l’hor­reur, jeu­di 14 juillet, sur la Pro­me­nade des An­glais

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Attentat De Nice - Pas­cal Jac­quet pas­cal.jac­quet@cen­tre­france.com

Alors qu’ils fai­saient la fête dans les rues ni­çoises, la soi­rée a tour­né au cau­che­mar en quelques se­condes.

Ils étaient heu­reux. Ils ve­naient d’avoir des places pour le concert de Rihanna, pro­gram­mé ven­dre­di 15 juillet à l’Al­lianz Ri­vie­ra de Nice, et al­laient pou­voir pro­fi­ter de la ville quelques jours avant. Ils étaient bien loin d’ima­gi­ner l’hor­reur qu’ils al­laient vivre sur la Pro­me­nade des An­glais.

Lu­do­vic Lafo­rêt, un Roan­nais de 24 ans, sa soeur, son beau­frère et une amie, ar­rivent à Nice mer­cre­di soir. La jour­née du jeu­di 14 juillet dé­bute par du shop­ping, avant d’as­sis­ter en soi­rée à un concert clas­sique à l’af­fiche du fes­ti­val de jazz. Avant de ren­trer à l’ap­par­te­ment que le pe­tit groupe a loué, ils passent vers la Pro­me­nade des An­glais, bon­dée après le feu d’ar­ti­fice. « Il y avait un DJ qui mixait. Il était très fort. On a dé­ci­dé de res­ter quelques mi­nutes avant de pour­suivre notre route », se sou­vient Lu­do­vic. Cette pause mu­si­cale leur a peut­être sau­vé la vie.

« On dan­sait sur la route et d’un seul coup, il y a eu un mou­ve­ment de foule. On ne com­pre­nait pas ce qui se pas­sait. Les gens cou­raient et hur­laient. À ce mo­ment­là, on n’a pas réel­le­ment pen­sé à un at­ten­tat, mais l’idée à tra­ver­ser nos es­prits. » Le groupe se ré­fu­gie alors der­rière une bar­rière de sé­cu­ri­té pour ne pas être em­por­té par la foule. « C’était ter­ri­fiant, lâche Lu­do­vic, la voix en­core trem­blante, il y avait les cris, les bous­cu­lades. C’était la pa­nique. »

Des per­sonnes les re­joignent et se cachent à leur tour vers leur abri de for­tune. Elles leur ra­content l’hor­reur. « Elles nous ont dit qu’il y avait des corps par­tout sur la route. Que c’était un at­ten­tat. On s’est dit “soit on a de la chance, soit on va y pas­ser”. Il fal­lait quit­ter la route. »

Le groupe dé­cide alors de fuir la Pro­me­nade des An­glais et de se ré­fu­gier sur la plage, sous les tran­sats d’un res­tau­rant. « On voyait les gens sau­ter dans l’eau, d’autres sau­ter de la Pro­me­nade des An­glais ou du toit du res­tau­rant en contre­bas. Beau­coup mar­chaient sur la plage pour évi­ter la route. Il y avait des coups de feu, le ca­mion est pas­sé juste au­des­sus de nous. »

La peur les en­va­hit. Ils res­tent sous les tran­sats une ving­taine de mi­nutes avant de ren­trer à l’in­té­rieur du res­tau­rant tout proche. « Au bout d’une heure, le pa­tron nous a mis de­hors. Je l’ai même en­ten­du de­man­der à une ser­veuse si elle avait pu en­cais­ser les clients ! » Lu­do­vic se sou­vient éga­le­ment d’avoir vu des CRS en larmes. « Ils nous ont dit que c’était très grave. Ils ne vou­laient pas que l’on monte sur la route, pour nous évi­ter le choc vi­suel. »

La fa­mille et les amis de Lu­do­vic et des trois autres membres du pe­tit groupe cherchent déses­pé­ré­ment à les joindre. « On ne pou­vait pas ré­pondre à tout le monde. J’ai réus­si à ras­su­rer mes pa­rents. Ils nous ont ex­pli­qué ce qu’ils avaient vu à la té­lé. On pleu­rait tous. »

Des corps sous des draps de for­tune

Pour pré­ve­nir un autre éven­tuel at­ten­tat, la plage est fi­na­le­ment éva­cuée. Le groupe cherche à re­joindre son ap­par­te­ment, mais la zone est bou­clée par sé­cu­ri­té. Du­rant deux heures, ils ar­pentent les rues, au mi­lieu de l’hor­reur, en es­sayant d’ai­der. Comme ils le peuvent. « On avait ré­cu­pé­ré des bou­teilles d’eau, on les a dis­tri­buées. »

Lu­do­vic conserve en mé­moire les corps re­cou­verts d’un drap de for­tune ou d’une simple ser­viette ; les fa­milles age­nouillées à leurs cô­tés ; les gens en pleurs. Mais aus­si cer­tains qui se pre­naient en pho­to sur la route. « Ce manque de res­pect m’a aus­si ter­ri­ble­ment cho­qué. » Il se sou­vient aus­si de deux Ma­ro­cains qui lui disent : « C’est quel­qu’un comme nous qui a fait ça. On res­sent de la peine et de la honte. »

Le groupe par­vient à re­ga­gner son ap­par­te­ment vers 3 h 30 du ma­tin et dé­cide de ren­trer à Roanne le jour même. La route est longue et char­gée. Ce­la laisse du temps pour re­vivre les évé­ne­ments. Sans cesse. « On s’est dit que l’on avait eu vrai­ment beau­coup de chance et que le concert du DJ avait re­te­nu beau­coup de monde. Si­non… »

De­puis son re­tour à Roanne, cinq jours après l’at­ten­tat, Lu­do­vic concède qu’il n’a presque pas dor­mi ni man­gé. « J’ai des images qui tournent en boucle dans ma tête, le jour comme la nuit. Bi­zar­re­ment, j’ima­gine ce qui au­rait pu se pas­ser si nous n’avions pas eu au­tant de chance. Si… » Il ne ter­mine pas sa phrase.

Lu­do­vic a dé­ci­dé d’al­ler à la ren­contre d’un psy­cho­logue, tout comme sa soeur. « Je vais être mar­qué pen­dant très long­temps par ce que l’on a vé­cu. Ce que l’on a res­sen­ti. Ce que l’on a vu. Ce­la va me faire du bien d’en par­ler. » Comme beau­coup d’autres avant eux, les Roan­nais pré­sents à Nice ce 14 juillet 2016 vont de­voir ap­prendre à vivre avec ces sou­ve­nirs qui les hantent dé­jà. En es­pé­rant être les der­niers.

« On dan­sait et, d’un seul coup, il y a eu un mou­ve­ment de foule »

SEL­FIE. Quelques mi­nutes avant le drame, Lu­do­vic et son amie Car­la pro­fi­taient en­core de la dou­ceur ni­çoise.

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