Un châ­teau tes­ta­ment

La Bâ­tie d’Ur­fé, à Saint-Étien­nele-Molard, met en avant l’éru­di­tion et l’hu­ma­nisme de Claude d’Ur­fé, qui l’a ima­gi­née et y a lais­sé « un vé­ri­table tes­ta­ment ».

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Par Ici Les Sorties - Ju­lien Gar­don

«Plus que ce­la. » Cette de­vise de Claude d’Ur­fé, ins­crite en de nom­breux en­droits de son châ­teau, ré­sume par­fai­te­ment un homme avide dans tous les do­maines. « Sur­tout au ni­veau de la connais­sance, du sa­voir », ex­plique San­drine Béal, mé­dia­trice cultu­relle à la Bâ­tie d’Ur­fé.

« Cet homme a eu un par­cours ex­cep­tion­nel car il a eu une en­fance ex­cep­tion­nelle », au cours de la­quelle il a été éle­vé dans la cour royale de France avec Fran­çois d’An­gou­lême, de­ve­nu Fran­çois Ier. De cette pé­riode ont ré­sul­té de nom­breux voyages, no­tam­ment en Ita­lie, « qui lui ont per­mis d’ima­gi­ner ce qu’il vou­lait faire de la Bâ­tie », à sa­voir trans­for­mer un châ­teau mé­dié­val en châ­teau Re­nais­sance, pé­riode qui l’a beau­coup ins­pi­ré. « C’était un homme de son temps. Au­jourd’hui, il ai­me­rait l’art contem­po­rain. »

Le châ­teau

Dès le XVe siècle, Pierre, le père de Claude, dé­cide de s’ins­tal­ler à la Bâ­tie, ac­quise par ma­riage. Mais c’est son fils qui s’ap­pro­prie­ra to­ta­le­ment l’en­droit, en y im­pri­mant sa patte. La li­brai­rie est ain­si oc­cu­pée par 4.600 ou­vrages trai­tant de dif­fé­rents thèmes (grec, la­tin, re­li­gion, sciences…). Dans la chambre d’ap­pa­rat, il re­çoit, mange et prie, la plu­part du temps al­lon­gé sur son lit, à la ro­maine.

À l’ex­té­rieur, les ga­le­ries dis­tri­buant ces pièces sont d’ins­pi­ra­tion Re­nais­sance. Elles ont été ra­jou­tées par Claude d’Ur­fé, tout comme le corps cen­tral et le corps de garde, à une mai­son forte en pi­sé du XIVe. Au fi­nal, ins­pi­ré par l’Ita­lie et les châ­teaux de la Loire, « ce châ­teau ne res­semble à au­cun autre ».

Le sphinx

Le sphinx de la Bâ­tie d’Ur­fé date du XVIe siècle. Il trône au beau mi­lieu d’une salle qui lui est en­tiè­re­ment dé­diée, met­tant en avant sa ma­jes­té. Et son lustre re­trou­vé, puis­qu’il a été res­tau­ré en 2014 après avoir su­bi les ra­vages du temps. Pour évi­ter que ce­la ne se re­pro­duise, il reste donc dans sa salle, tan­dis qu’une ré­plique l’a rem­pla­cé à l’en­trée du châ­teau. « On pour­rait croire qu’il est le gar­dien du site, mais sa pré­sence si­gni­fie en fait qu’il s’agit du châ­teau d’un homme culti­vé. »

Cette pré­sence est en ef­fet ins­pi­rée de la sphinge qui, dans la my­tho­lo­gie grecque, pro­po­sait une énigme. « OE­dipe l’a ré­so­lue, mais Claude d’Ur­fé au­rait pu lui aus­si, car il s’agis­sait d’un homme éclai­ré. » La pré­sence du sphinx de­vait donc sym­bo­li­ser la connais­sance sans li­mite de cet homme.

Le jar­din

L’ex­té­rieur consti­tue une par­tie im­por­tante de la Bâ­tie sor­tie de l’ima­gi­na­tion de Claude d’Ur­fé. Vé­ri­table pro­lon­ge­ment du bâ­ti­ment, il est vi­sible de toutes les pièces prin­ci­pales.

En son mi­lieu, une ro­tonde du XVIe siècle et sa fon­taine, au­tour des­quelles 16 par­celles de buis et d’ifs sont par­fai­te­ment sy­mé­triques. « C’est un jar­din de plai­sance, par­fait pour flâ­ner. Il ré­pond à la concep­tion hu­ma­niste de Claude, avec une do­mi­na­tion de l’homme sur la na­ture. Der­rière les murs, la na­ture et la chasse re­prennent leurs droits. » Au­jourd’hui, au fond du jar­din, trois ru­chers sont po­sés sur une ja­chère fleu­rie, afin de pro­duire le miel de la Bâ­tie.

La grotte

Il s’agit là de la par­tie la plus in­tri­guante et re­mar­quable du site. Ins­pi­rée des grottes ita­liennes qui avaient pour fonc­tion de ra­fraî­chir leurs vi­si­teurs, la grotte de la Bâ­tie d’Ur­fé avait un usage bien dif­fé­rent. Un sys­tème de tuyau­te­rie pla­cé dans le sexe des sta­tues fai­sait jaillir de l’eau des­ti­née à pu­ri­fier le vi­si­teur avant qu’il ne rentre dans la cha­pelle. « C’est un pas­sage sym­bo­lique du pro­fane vers le sa­cré. Le re­tour aux ori­gines de l’homme », es­time San­drine Béal.

Vieille de 450 ans, la grotte a été net­toyée en 2008 afin qu’elle re­trouve ses cou­leurs flam­boyantes d’an­tan. « Tout est fait à l’ita­lienne, avec un pla­fond en bois sur le­quel du sable et des co­quillages ont été col­lés un à un » se­lon une sy­mé­trie par­faite. Un ou­vrage de 5 ans, « un tra­vail de titan » pour un ré­sul­tat ré­gu­liè­re­ment ci­té en ré­fé­rence dans les ou­vrages sur l’his­toire de l’art.

La cha­pelle

Comme la plu­part des élé­ments de la Bâ­tie d’Ur­fé, sa cha­pelle est d’ins­pi­ra­tion ita­lienne. Elle a été dé­diée par Claude d’Ur­fé à sa femme, Jeanne, morte à ses 26 ans après lui avoir don­né six en­fants. « Il ne l’a ja­mais rem­pla­cée, ce qui était as­sez rare à l’époque », ra­conte la guide, qui es­time que l’homme a lais­sé là « un vé­ri­table tes­ta­ment ».

Un tes­ta­ment qui a en par­tie re­trou­vé sa place d’ori­gine, car un pro­prié­taire ul­té­rieur du site, fau­ché, avait un jour dé­ci­dé de vendre tous les élé­ments du châ­teau, dont l’au­tel et les pein­tures de la cha­pelle, ven­dus à une même per­sonne. « Une vé­ri­table chance », puisque cette der­nière a lé­gué tous ces élé­ments à l’Union cen­trale des arts dé­co­ra­tifs de Pa­ris, qui les a re­dé­po­sés à leur place d’ori­gine en 1962. En re­vanche, boi­se­ries et mar­que­te­ries sont ex­po­sées dans un grand mu­sée new­yor­kais. « Au moins, ce n’est pas chez un par­ti­cu­lier. On se dit qu’il est tou­jours pos­sible pour le pu­blic de les voir », se console San­drine Béal, pour qui la si­tua­tion fi­nan­cière com­pli­quée de Claude d’Ur­fé à sa mort consti­tue au­jourd’hui une au­baine. « Comme ça, ses des­cen­dants n’ont pas pu mo­di­fier le site à leur guise. Tout est resté dans son jus, à l’image de son bâ­tis­seur. » Comme s’il avait men­tion­né nos contem­po­rains à son tes­ta­ment…

VI­SITE. Der­rière les murs de la Bâ­tie d’Ur­fé se cachent de vé­ri­tables tré­sors...

XVIE SIÈCLE. L’em­blé­ma­tique sphinx.

JAR­DIN. La ro­tonde et sa fon­taine.

LA GROTTE. L’an­ti-chambre de la cha­pelle (la porte au fond), per­met­tait au vi­si­teur de se pu­ri­fier.

CHA­PELLE. San­drine Béal et son équipe se ré­jouissent d’avoir re­trou­vé le mo­bi­lier d’ori­gine.

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