Jacques-Ré­my Gi­rerd, des­tin ani­mé

Le fon­da­teur de Fo­li­mage, ori­gi­naire du Roan­nais, est l’un des pion­niers de l’ani­ma­tion en France

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Etienne Chaize etienne.chaize@cen­tre­france.com

À 64 ans, le réa­li­sa­teur de La Pro­phé­tie des gre­nouilles, fon­da­teur cé­sa­ri­sé du stu­dio Fo­li­mage, Jacques-Ré­my Gi­rerd, pro­fite d’une presque re­traite. Pour au­tant, l’ar­tiste n’a pas per­du son goût pour la créa­tion.

Der­rière de pe­tites lu­nettes rondes, les yeux de Jacques­Ré­my Gi­rerd pé­tillent comme ceux du gosse amou­reux de la na­ture qu’il a tou­jours été. Dans la mai­son qu’il a bâ­tie au mi­lieu d’une clai­rière, dans un bois au sud de Va­lence, la voix po­sée, l’homme aux longs che­veux blancs dé­roule le fil d’une vie bien rem­plie, construite au gré d’op­por­tu­ni­tés sai­sies, de tra­vail achar­né et d’heu­reux ha­sards.

Au­jourd’hui, qua­si­re­trai­té, le sexa­gé­naire ve­nu de Mars se sent libre. « J’ai un grand bois, des poules, des bre­bis, un po­ta­ger… Puis je fais ce que j’ai tou­jours eu en­vie de faire : l’écri­ture ». Chaque jour, le réa­li­sa­teur ran­gé des crayons na­vigue entre ses au­ber­gines, ses ani­maux et son cla­vier d’or­di­na­teur, où il peau­fine son pro­chain ro­man.

Son pre­mier, Coeur de trèfle ,il l’avait pu­blié en 2004, chez Gal­li­mard. « Mes an­ciens profs de fran­çais ont dû se ques­tion­ner en voyant ça », sou­rit Jacques­Ré­my Gi­rerd, an­cien cancre bal­lo­té de fi­lière tech­nique (au ly­cée Car­not de Roanne) en bac de sciences na­tu­relles, pour­tant dé­cro­ché avec men­tion. « Ga­min, j’étais un peu hors­norme », glisse­t­il, au grand déses­poir des en­sei­gnants. Dans son livre, c’est d’ailleurs sa jeu­nesse qu’il dé­voile. Les sou­ve­nirs « pit­to­resques et drôles » de cette ferme, à Cou­blanc (à la fron­tière entre la Bour­gogne et le nord de la Loire), où il a gran­di au­près de ses grands­pa­rents. « C’est un monde qui me tou­chait beau­coup, ra­conte­t­il. Vu qu’ils tra­vaillaient beau­coup, j’étais un ga­min li­vré à lui­même. J’étais un peu un élec­tron libre ».

Le qua­li­fi­ca­tif semble lui avoir col­lé à la peau. Après le ly­cée, Jacques­Ré­my Gi­rerd se des­tine à une car­rière de mé­de­cin et passe trois ans sur les bancs de la fac. Là, ses coupes ana­to­miques, plus ap­pré­ciées pour leur va­leur ar­tis­tique que scien­ti­fique, le conduisent à chan­ger ra­di­ca­le­ment de voie. Il in­tègre les Beaux­arts de Lyon, af­fine sa plume et paye ses études en don­nant des cours de mu­sique et de des­sin à des en­fants de pri­maire et de col­lège. Il re­prend aus­si en main la ca­mé­ra Su­per 8 de son père avec la­quelle il s’amu­sait, pe­tit, à ani­mer des lettres images par images pour ti­trer les films de va­cances fa­mi­liaux. « Là, quelque chose s’est en­clen­ché ».

Au­to­di­dacte, Jacques­Ré­my Gi­rerd dé­couvre par lui­même les bases d’un do­maine peu re­pré­sen­té en France. « À l’époque, on avait le Dis­ney de Noël. La TV était peu pré­sente dans les foyers. L’ani­ma­tion était rare. J’ai dé­cou­vert Tex Ave­ry quand j’étais étu­diant en mé­de­cine. Pe­tit à pe­tit je me suis ou­vert à ce monde, j’ai fait des es­sais… Puis à tra­vers des fes­ti­vals j’ai pu voir les pro­duc­tions des autres », dé­taille ce­lui qui se re­trouve à don­ner, à l’école des Beaux­art de Gre­noble, des cours d’ani­ma­tion alors qu’il est étu­diant à Lyon.

En pa­ral­lèle, il est re­pé­ré par la Fé­dé­ra­tion des oeuvres laïques (FOL) qui lui de­mande de for­mer les maîtres d’école à l’au­dio­vi­suel. Il crée ain­si une sec­tion une sec­tion « Image » au sein de la struc­ture : FO­Li­mage. Du nom du stu­dio qu’il crée­ra en­suite en 1981 à Va­lence.

Au­to­di­dactes

Pour­quoi à Va­lence ? « Lyon était une ville as­sez dé­tes­table à l’époque. On était une bande de co­pains et après nos études, on est tous ve­nus s’ins­tal­ler dans la Drôme. Ça nous pa­rais­sait sym­pa, du so­leil, des beaux es­paces. On était at­ti­ré par le sud, mais pas trop loin. Et c’est un dé­par­te­ment ru­ral. Il y avait tout à faire sur le plan de la cul­ture », ré­pond le pro­duc­teur qui l’est de­ve­nu par la force des choses.

« Il fal­lait créer une struc­ture car au­cun pro­duc­teur ne s’in­té­res­sait à l’ani­ma­tion », sou­ligne ce père de quatre en­fants qui n’a ja­mais été mieux ser­vi que par lui­même. Re­cru­tant par­mi ses élèves de l’école Emile Cohl, Jacques­Ré­my Gi­rerd et ses équipes de Fo­li­mage tra­vaillent, au dé­but, prin­ci­pa­le­ment sur des pro­grammes pour la té­lé­vi­sion et quelque courts­mé­trages. En­semble, ils dé­frichent, ex­pé­ri­mentent et in­novent. En 1988, son Pe­tit cirque de toutes les cou­leurs, lui vaut même un Cé­sar. « Les prix (et ils sont nom­breux), ça a beau­coup ai­dé pour fi­nan­cer les films », ad­met l’homme qui at­ten­dra 2003 pour sor­tir son pre­mier long­mé­trage, La Pro­phé­tie des gre­nouilles. Un suc­cès cri­tique au­tant que pu­blic (plus d’un mil­lion de spec­ta­teurs), por­té par la vague Ki­ri­kou, sor­ti cinq ans plus tôt.

De­puis, Fo­li­mage a sor­ti d’autres films, cha­cun at­ti­rant un peu moins que le pré­cé­dent, mal­gré de so­lides re­tours d’es­time, dont une no­mi­na­tion aux Os­cars pour Une vie de chat, réa­li­sé par le Roan­nais Alain Ga­gnol et Jean­Loup Fe­li­cio­li. « Les deux der­niers films (Tante Hil­da et Phan­tom boy) n’ont pas mar­ché », as­sène le pro­duc­teur qui a son ana­lyse de la si­tua­tion. « Le goût ar­tis­tique a chan­gé », es­time­t­il. Do­ré­na­ vant, l’ani­ma­tion est nu­mé­rique, re­pré­sen­tée par des mas­to­dontes comme Pixar et Dream­works. Dif­fi­cile de lut­ter à grand ren­fort de des­sin tra­di­tion­nel, par­fois loin des ca­nons ac­tuels. « Je me sou­viens avoir re­çu une lettre d’un en­fant, lors de Mia et le Mi­gou qui me di­sait : “Il est très bien votre film, mais pour­quoi c’est mal des­si­né ?” ».

« Ga­min, j’étais un peu un élec­tron libre »

« Il est bien votre film, mais pour­quoi c’est mal des­si­né ? »

Se­lon Jacques­Ré­my Gi­rerd, il y a une sorte de for­ma­tage des goûts à l’oeuvre et les films qui sortent du cadre peinent à sus­ci­ter le dé­sir, condi­tion in­dis­pen­sable pour être vus. « Ce qu’il fau­drait faire c’est imi­ter les autres, mais à Fo­li­mage on est un peu tê­tu », sou­rit le réa­li­sa­teur qui a trou­vé re­fuge à la té­lé­vi­sion, comme à ses dé­buts. Pro­duc­teur de l’adap­ta­tion de Tu mour­ras moins bête, pour Arte, il pré­pare éga­le­ment l’adap­ta­tion des Ca­hiers d’Es­ther de Riad Sat­touf, avec Eric Ju­dor (Eric et Ram­zy) et Mi­chel Ha­za­na­vi­cius (The Ar­tist) pour une sor­tie en dé­cembre, sur Ca­nal +. « La té­lé a re­pris le des­sus… C’est très dif­fi­cile de pro­duire de l’ani­ma­tion. Nous, après cinq longs­mé­trages, on n’est pas ca­pable d’en pro­duire un nou­veau », lance­t­il sans la moindre once de re­gret. Face à ses bois, Jacques­Ré­my Gi­rerd, planche à l’écri­ture de sa nou­velle vie.

PHO­TO : E. C.

RE­TRAI­TÉS. S’il a gar­dé quelques pro­jets au­dio­vi­suels, en tant que pro­duc­teur, Jacques-Ré­my Gi­rerd semble avoir dé­fi­ni­ti­ve­ment po­sé les crayons. Dé­sor­mais, il se consacre à l’écri­ture dans la mai­son qu’il a bâ­tie au beau mi­lieu d’un bois, dans la Drôme. Là, il en­tend cou­ler des jours heu­reux entre ses arbres, ses bre­bis, ses sculp­tures, son po­ta­ger, sa fa­mille et son bou­gain­vil­lier.

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