Le der­nier voyage de Da­niel Pou­get

L’eth­no­logue de Cha­zelles­sur­La­vieu s’est éteint dans la nuit du 22 au 23 oc­tobre à l’âge de 79 ans

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Vie Départementale - Ro­dolphe Mon­ta­gnier ro­dolphe.mon­ta­gnier@cen­tre­france.com

Rat­tra­pé par une ma­la­die qui l’avait dé­jà af­fec­té il y a une ving­taine d’an­nées, Da­niel Pou­get a suc­com­bé en fin de se­maine der­nière. L’eth­no­logue fo­ré­zien, âgé de 79 ans, était hos­pi­ta­li­sé à Cler­mont-Fer­rand. Ce­lui qui a pas­sé son exis­tence à par­cou­rir le globe à la rencontre des peuples du monde, de leurs us et cou­tumes, laisse une énorme et pré­cieuse col­lec­tion d’ob­jets dans son ca­bi­net de cu­rio­si­tés de Cha­zelles-sur-La­vieu, un an­cien couvent trans­for­mé en mu­sée pri­vé que Marie, son épouse, pro­met de per­pé­tuer.

«La vie est un long voyage. Li­mi­té dans le temps, illi­mi­té dans l’es­pace. » Cette in­vi­ta­tion à par­tir sans tar­der à la dé­cou­verte du monde, Da­niel et Marie Pou­get l’ont émise en guise d’épi­graphe de « Dra­gons, dé­mons et mer­veilles », l’ex­po­si­tion an­nuelle du Couvent, le ca­bi­net de cu­rio­si­té que les époux ont ou­vert en 2000 à Cha­zelles­sur­La­vieu, et qui se termine ce week­end. Ces mots pour­raient ser­vir d’épi­taphe à ce­lui qui vient de quit­ter ce monde qu’il n’au­ra ja­mais ces­sé de par­cou­rir. Da­niel Pou­get a en­ta­mé un nou­veau voyage, le der­nier.

Confé­ren­cier jus­qu’au bout, même ma­lade

L’eth­no­logue fo­ré­zien est dé­cé­dé dans la nuit du sa­me­di 22 au di­manche 23 oc­tobre der­nier. Il avait 79 ans. Da­niel Pou­get se sa­vait ma­lade. Très fa­ti­gué de­puis l’été der­nier ­ au point de re­non­cer à une énième ex­cur­sion dans le tri­angle d’or pré­vue avec Marie, c’est dire ! ­ il avait dû se ré­soudre à se faire hos­pi­ta­li­ser au CHU de Cler­mont­Fer­rand. Un pas­sage aux urgences, à Mont­bri­son, avait confir­ mé l’état pré­oc­cu­pant d’un homme qui, en sep­tembre der­nier, avait pour­tant te­nu à as­su­rer lui­même les vi­sites au Couvent à l’oc­ca­sion des Jour­nées eu­ro­péennes du pa­tri­moine. Deux heures et de­mie à trois heures de plon­gée dans l’uni­vers des dra­gons de Chine, des dé­mons de la France du XVIIIe siècle, du cha­ma­nisme, des cultes vau­dou… ber­cée par les anec­dotes et la voix de cet ora­teur hors pair. Da­niel Pou­get avait aus­si pro­mis à Serge Ber­tho­lon d’être pré­sent au pre­mier sa­lon du Chau­dron des livres, à Feurs, fin sep­tembre. Pro­messe te­nue mal­gré une baisse des dé­fenses im­mu­ni­taires qui lais­sait craindre le pire.

« Nous avons pas­sé tout le sa­me­di après­mi­di en­semble à re­tra­cer tren­te­cinq ans de vie commune, d’ex­pé­di­tions, de voyages, d’aven­tures et de ren­con­ tres, ex­plique son épouse qui était à son che­vet le week­end der­nier. Il est par­ti dans son som­meil. » Marie Cua­dros­Pou­get est ar­ri­vée dans la vie de ce Sté­pha­nois de nais­sance, pon­tram­ber­tois d’adop­tion (lire page sui­vante), quelques an­nées après la bru­tale dis­pa­ri­tion de De­nise, la pre­mière femme de Da­niel Pou­get, vic­time d’un ané­vrisme en 1982.

La rencontre avec Marie à Mont­bri­son

Ce­lui qui a été nom­mé conser­va­teur des trois mu­sées fo­ré­ziens de SaintJust­Saint­Ram­bert, Mont­bri­son et Feurs, as­sure aus­si la di­rec­tion des ser­vices cultu­rels de la Ville de Mont­bri­son. Il croise le re­gard de Marie un soir où il as­sure la billet­te­rie au Théâtre des Pé­ni­tents pour pal­lier une ab­sence. Coup de foudre.

« J’ai été sé­duite par cet homme char­meur, sa voix, son re­gard bleu gla­cier, se sou­vient une femme de vingt ans sa ca­dette alors pro­fes­seur d’es­pa­gnol et de fran­çais qui de­vien­dra con­seillère prin­ci­pale d’édu­ca­tion (CPE) « pour avoir les vacances sans les co­pies à cor­ri­ger (sou­rire) » et pou­voir ain­si ac­com­pa­gner Da­niel de par le monde. « J’ai ac­cep­té le pack », trouve la force de plai­san­ter la digne veuve, au­jourd’hui ad­jointe au chef d’éta­blis­se­ment du ly­cée pro­fes­sion­nel du Haut Fo­rez, à Ver­riè­re­sen­Fo­rez.

Inde, Chine, conti­nent afri­cain, Océa­nie… elle sui­vra Da­niel par­tout et pas­se­ra même un di­plôme d’eth­no­lo­gie qui lui per­met­tra d’as­su­rer la di­rec­tion du mu­sée pon­tram­ber­tois quand son époux se­ra « in­vi­té » à prendre sa re­traite en 1996. « Une dé­ci­sion mal ve­nue, je ne le cache pas, et qu’il a très mal vé­cue », glisse une femme qui se lais­se­ra fa­ci­le­ment convaincre quand son ma­ri dé­cide de se lan­cer à corps per­du dans un nou­veau pro­jet : la res­tau­ra­tion d’un an­cien couvent du XVIIIe siècle au­tre­fois ha­bi­té par les soeurs de l’ordre de Sainte­Croix, à Cha­zelles­sur­La­vieu, dans les monts du Fo­rez.

Un ca­bi­net de cu­rio­si­tés en 2000

Son idée est de créer un ca­bi­net de cu­rio­si­tés dans le­quel il pour­ra ex­po­ser comme il l’en­tend les mil­liers d’ob­jets ra­me­nés de ses pé­riples sur les cinq conti­nents. Ce mu­sée pri­vé est ou­vert de­puis l’an 2000. « C’est notre en­fant », avoue Marie qui pro­met de « se battre pour per­pé­tuer ce lieu » et pense avoir la force d’as­su­rer les der­nières vi­sites de la sai­son, ce week­end. « Il le faut. Par res­pect pour celles et ceux qui ont dé­jà ré­ser­vé et pour Da­niel. »

Il fau­dra au­pa­ra­vant, pas­ser la dou­lou­reuse épreuve des ob­sèques qui se­ront cé­lé­brées ce jeu­di à la col­lé­giale de Mont­bri­son (lire ci­contre). Une im­mense foule est at­ten­due pour un der­nier hom­mage à cet ex­pert qui s’ac­com­plis­sait dans la dé­cou­verte, la trans­mis­sion et le par­tage de la connais­sance. Par­cours et des­tin ex­cep­tion­nel que Mi­reille Cham­bon a fi­dè­le­ment et pré­cieu­se­ment re­tra­cé dans Cap­teur de rêve, une bio­gra­phie pa­rue en 2008.

Un homme en quête de re­con­nais­sance

Da­niel Pou­get a ac­cor­dé vingt­deux en­tre­tiens à ce pro­fes­seur de langues fo­ré­zien ren­con­tré grâce à une amie commune. Tout y est mi­nu­tieu­se­ment re­cen­sé. L’en­fance à SaintÉtienne avec un père plâ­trier­peintre qui vou­lait que son fils re­prenne l’af­faire, une mère vio­lon­cel­liste, l’ado­les­cence fu­gueuse et le sé­jour par­mi les pé­ri­pa­té­ti­ciennes de la rue Saint­De­nis, la pas­sion pour le vé­lo, le goût de l’aven­ture à la lec­ture des ou­vrages de Jean Char­cot, le tra­vail au mu­sée de l’Homme où il croise PaulÉ­mile Vic­tor, le pre­mier reportage en La­po­nie, tous les voyages (Is­lande, Ma­li, Bots­wa­na, Turk­mé­nis­tan, Nou­velle­Gui­née, Groën­land, île de Pâques…), truf­fés d’anec­dotes, le mu­ sée pon­tram­ber­tois, les femmes de sa vie, le ra­chat du couvent cha­zel­lard… le ro­man d’une vie en­tière dé­diée à l’an­thro­po­lo­gie, science qu’il en­sei­gnait en­core ré­cem­ment dans les écoles d’in­fir­mières. « J’ai été sub­mer­gée par la masse d’in­for­ma­tions », se sou­vient Mi­reille Cham­bon qui conser­ve­ra le sou­ve­nir d’« un au­to­di­dacte, un ar­ti­san et un hy­per­éru­dit, un im­mense col­lec­tion­neur et pro­duc­teur d’ou­vrages, un homme ha­bi­té par ce qu’il avait vé­cu. Un être à la fron­tière de la spi­ri­tua­li­té aus­si. »

Comme l’épouse de Da­niel Pou­get, Mi­reille Cham­bon pense que « les gens ne me­surent pas en­core l’im­mense hé­ri­tage que laisse l’eth­no­logue fo­ré­zien » qui n’au­ra eu de cesse de cher­cher la re­con­nais­sance. Comme s’il re­gret­tait de ne pas avoir tou­jours re­çu celle de ses pairs, cer­tains ne le consi­dé­rant pas comme un des leurs car il n’avait pas sui­vi le cur­sus uni­ver­si­taire clas­sique. Là où il est main­te­nant, Da­niel Pou­get est bien au­des­sus de tout ça.

« J’ai été sé­duite par cet homme char­meur, sa voix, son re­gard bleu gla­cier » « Da­niel Pou­get était ha­bi­té par ce qu’il avait vé­cu »

PHOTO : JEAN-FRAN­ÇOIS VER­NET

CONSER­VA­TEUR. le 15 avril 2016. Da­niel Pou­get dans son Couvent, ca­bi­net de cu­rio­si­tés, à Cha­zelles-sur-La­vieu,

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