Gilles Cha­bré, ac­cou­cheur de pro­jets

Lo­ca­le­ment ou à l’in­ter­na­tio­nal, son cre­do est « En­tre­prendre, en­tre­prendre, en­tre­prendre ».

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Ch­ris­tian Ver­det

Gilles Cha­bré est un mys­tère vi­vant. Il ne cesse d’al­ler à la ren­contre de ses sem­blables pour les ai­der à sor­tir le meilleur d’eux-mêmes et se voit pour­tant comme un er­mite.

«Je ne suis pas un ex­pert. Un ex­pert, ça donne une vé­ri­té. Je suis un ac­cou­cheur, j’amène les gens à leur vé­ri­té », ex­plique Gilles Cha­bré avec ce sou­rire énig­ma­tique, mi­com­plice, mi­ta­quin, qui est le sien. Un ac­cou­cheur de la Confré­rie des che­mins noirs, comme il aime à se dé­fi­nir. Une ré­fé­rence au livre Sur les che­mins noirs, de Syl­vain Tes­son, l’écri­vain voya­geur.

Gilles Cha­bré est né le 13 fé­vrier 1961 à Saint­Ger­main­La­val, « is­su d’un mi­lieu mo­deste. Mon père était mo­ni­teur tech­nique au châ­teau d’Aix, à SaintMar­tin­la­Sau­ve­té. » Là­bas, pa­pa ap­prend le mé­tier de com­mis de ferme à de jeunes han­di­ca­pés : « C’est im­por­tant dans ma vie, c’est au­tour de la terre des ra­cines. Ça ex­plique ma vi­sion du monde. » Cette en­fance per­met aus­si au jeune gar­çon d’être con­fron­té tôt à la dif­fé­rence : « Ça a été fon­da­teur », af­firme­t­il. D’au­tant plus que Gilles ne va pas tar­der à vivre sa dif­fé­rence, lui aus­si : à dix ans, il se brise une jambe et de cet ac­ci­dent garde une jambe plus courte que l’autre.

L’ado­les­cent de­vient rebelle. En se­conde, au ly­cée Saint­Paul de Roanne, il fait des siennes. L’ordre éta­bli n’est pas pour lui : « Tous en blouse, en rang, les filles d’un cô­té, les gar­çons de l’autre ; j’ai vou­lu chan­ger ça, se sou­vient­il. Les ter­mi­nales m’ont pas­sé à ta­bac. J’avais les che­veux longs, ils m’ont ton­du, me fai­sant com­prendre que j’étais in­dé­si­rable. » Une ex­pé­rience d’un tri­mestre au ly­cée Sainte Anne ne se­ra pas plus concluante. « J’ai dé­ci­dé que l’école ce n’était pas pour moi. » Comme il faut bien faire quelque chose, l’ado­les­cent de 17 ans crée avec Hen­ri Du­mas, au­mô­nier à Saint Paul, une com­mu­nau­té de jeunes du mi­lieu ru­ral, ac­cueillant de jeunes mar­gi­naux.

À cette époque un homme im­por­tant va croi­ser son che­min : Jean Bar­ba­za, le di­rec­teur du foyer des jeunes tra­vailleurs voi­ sin : « En 1979, nous avons créé, à Roanne, le pre­mier centre co­opé­ra­tif de ré­in­ser­tion par le tra­vail, et de l’autre cô­té La Char­pente. Nous avons dé­mar­ré avec la ré­pa­ra­tion de cycles et cy­clo­mo­teurs. » Puis les deux en­ti­tés fu­sionnent sous le seul nom de La Char­pente.

Gilles Cha­bré as­sure qu’à l’époque, ils ont in­ven­té ce qui se­rait plus tard les mis­sions lo­cales : « On ac­cueillait les ga­mins et on leur pro­po­sait un par­cours per­son­na­li­sé. » Ber­nard Sch­wartz, ins­pi­ra­teur des Mis­sions lo­cales et au­teur d’un rap­port sur l’in­ser­tion pro­fes­sion­nelle et so­ciale des jeunes à la de­mande du Pre­mier Mi­nistre de l’époque, Pierre Mau­roy, ci­te­ra La Char­pente en exemple.

Mais Gilles Cha­bré a la bou­geotte. Il quitte la struc­ture pour re­prendre des études au col­lège co­opé­ra­tif Rhône­Alpes, fon­dé par Hen­ri Des­roche, phi­lo­sophe, his­to­rien et pro­fes­seur à l’École des hautes études en sciences so­ciales. Il y dé­croche l’équi­va­lence d’une maî­trise quand Ber­nard Roire, conseiller gé­né­ral RPR du can­ton de Saint­Ger­main­La­val lui fait ren­con­trer Pas­cal Clé­ment qui l’em­bauche comme char­gé du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique aux « Mon­tagnes du ma­tin ». Un poste qu’oc­cu­pe­ra quelque temps après lui un cer­tain Yves Ni­co­lin, fu­tur dé­pu­té­maire de Roanne.

Il passe en­suite un doc­to­rat, puis, en 1985, de­vient pro­fes­seur à l’école de com­merce de Cler­mont­Fer­rand. Pas pour lui. Après deux an­nées, il re­tourne au col­lège co­opé­ra­tif, en tant que for­ma­teur cette fois, et crée à Roanne, une an­tenne de l’uni­ver­si­té coo­pé­ra­tive sans dis­tance. Après un der­nier dé­tour en Suisse, où il dé­ve­loppe la mé­ tho­do­lo­gie en re­cherche au sein d’un mas­ter eu­ro­péen, il s’ins­talle en li­bé­ral en 2001.

Il col­la­bo­re­ra même un temps avec l’équipe mu­ni­ci­pale de Laure Dé­roche avant de dé­cré­ter que le monde po­li­tique n’était pas fait pour lui.

Son ac­ti­vi­té va, entre autres, l’ame­ner à tra­vailler avec la Tu­ni­sie et Ma­da­gas­car. « Ma­da­gas­car et par­ti­cu­liè­re­ment la ville de Ta­ma­tave, c’est la plus an­cienne opé­ra­tion de ju­me­lage de Saint­Étienne, com­mence­t­il. Elle date de 1971. Le ser­vice des re­la­tions in­ter­na­tio­nales m’a de­man­dé un jour de voir si ça va­lait le coup de main­te­nir cette co­opé­ra­tion. J’en suis re­ve­nu en di­sant qu’il fal­lait tra­vailler sur l’hy­giène de proxi­mi­té. Les dé­fé­ca­tions à l’air libre sont ter­ribles pour la nappe phréa­tique et les ha­bi­tants. »

Sur ses con­seils, des toi­lettes sèches des­quelles on peut ré­cu­pé­rer le conte­nu sont ex­pé­ri­men­tés dans les jar­dins ou­vriers de Saint­Étienne, puis à Ta­ma­ tave : « Il y avait un ta­bou sur l’uti­li­sa­tion des so­lides et li­quides, mais quand la po­pu­la­tion a vu les pos­si­bi­li­tés de ces en­grais, beau­coup s’y sont mis. On a réus­si notre chal­lenge : trans­for­mer des nui­sances en res­sources. De­puis, nous avons ou­vert un pro­gramme pour les en­tre­pre­neurs et inau­gu­ré la pre­mière pé­pi­nière d’en­tre­prises du pays, en dé­cembre 2016. C’est mer­veilleux, nous ac­com­pa­gnons une mu­ta­tion cultu­relle. »

Quand il dé­barque en Tu­ni­sie, tou­jours pour les re­la­tions in­ter­na­tio­nales de Saint­Étienne, la par­tie n’est pas ga­gnée non plus. Beau­coup se de­mandent, du cô­té sté­pha­nois, s’il faut conti­nuer l’échange. Même son de cloche au­tour de la table réunie à Mo­nas­tir par Gilles Cha­bré. Pour­tant le mi­racle se pro­duit : « En 72 heures nous nous sommes dits “on re­dé­marre”. On va faire tra­vailler les écoles du tex­tile de Saint­Étienne et Mo­nas­tir, on or­ga­nise un dé­fi­lé et on monte une pla­te­forme coo­pé­ra­tive avec des in­gé­nieurs tex­tiles de Mo­nas­tir qui re­cense les offres d’em­ploi et de stages des en­tre­pre­neurs lo­caux. »

Gilles Cha­bré a éga­le­ment ac­com­pa­gné la réa­li­sa­tion du troi­sième « Clus­ter Event », en dé­cembre 2016 et a per­mis que des membres de la CPME (Con­fé­dé­ra­tion des pe­tites et moyennes en­tre­prises, ex­CGPME) ren­contrent leurs ho­mo­logues tu­ni­siens. « Les ac­cords in­ter­na­tio­naux montent en puis­sance, une dy­na­mique est créée », s’en­thou­siasme­t­il.

S’il em­prunte des che­mins noirs, c’est pour­tant bien vers la lu­mière que Gilles Cha­bré marche tou­jours. ■

La Char­pente, pré­mice des fu­tures Mis­sions lo­cales

« La co­construc­tion du dé­ve­lop­pe­ment, une autre fa­çon d’ima­gi­ner les re­la­tions in­ter­na­tio­nales »

PHO­TO CH­RIS­TIAN VER­DET

CHE­MINS NOIRS. « Il ne s’agit pas de mé­pri­ser le monde, ni de ma­ni­fes­ter l’ou­tre­cui­dance de le chan­ger. Non ! Il suf­fi­rait de ne rien avoir en com­mun avec lui. L’évi­te­ment me pa­rais­sait le ma­riage de la force et de l’élé­gance. » (Syl­vain Tes­son, Sur les che­mins noirs). Une de­vise dans la­quelle il se re­con­naît to­ta­le­ment.

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