La dame qui ve­nait dire bon­jour aux bé­bés

Pen­dant 20 ans, An­nick Si­mon était psy­cho­logue au ser­vice de néo­na­ta­lo­gie de l’hô­pi­tal de Roanne

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Char­lène Tréfond char­lene.tre­fond@cen­tre­france.com

En chu­cho­tant à leur oreille ou sim­ple­ment en leur té­moi­gnant de l’at­ten­tion, la psy­cho­logue An­nick Si­mon s’est at­ta­chée à don­ner l’en­vie de vivre à ces bé­bés nés trop tôt, qui dé­butent la vie en ef­fleu­rant la mort. Elle livre ces tranches de vie dans un ou­vrage.

«Al­lez p’tit père…, res­pire… Tu vas voir…, ça en vaut la peine ! Il fait beau de­hors… » Chaque jour pen­dant 20 ans, An­nick Si­mon s’est pen­chée sur les cou­veuses de ces nou­veaux nés si pe­tits, si ché­tifs mais si « ex­tra­or­di­naires », qui com­mencent la vie en frô­lant la mort. Pen­dant 20 ans, elle a par­lé avec dou­ceur à l’oreille des nour­ris­sons pré­ma­tu­rés ou vic­times de graves pa­tho­lo­gies. Elle a aus­si ap­por­té une écoute ras­su­rante aux pa­rents dé­sem­pa­rés et sou­te­nu des équipes soi­gnantes par­fois en dif­fi­cul­té. Pen­dant 20 ans, An­nick Si­mon était « psy » au qua­trième étage de l’hô­pi­tal de Roanne, en « néo­nat », dans ce ser­vice à part, où le temps « tient dans le creux d’une main », « dans le bat­te­ment d’un cil ». Pen­dant 20 ans, fu­nam­bule sus­pen­du au­des­sus des ber­ceaux en plexi­glas, An­nick Si­mon a été « la dame » ré­con­for­tante, dé­vouée et bien­veillante qui « ve­nait dire bon­jour aux bé­bés. » L’ange gar­dien si spé­cial qu’au­cun pa­rent d’en­fant pré­ma­tu­ré ne pour­ra ou­blier.

Ma­rion­net­tiste, ins­ti­tu­trice

Bien avant d’être psy­cho­logue, An­nick Si­mon était ma­rion­net­tiste « par amour de la poé­sie ». Son bac phi­lo en poche, elle ap­prend ce mé­tier en­chan­teur au théâtre du Vieux Co­lom­bier, à Pa­ris. « J’ai eu la chance d’avoir des pa­rents qui m’ont lais­sée me­ner la vie que je sou­hai­tais avoir », confie­t­elle. La jeune fille écrit des textes, confec­tionne des pan­tins, les anime et va chaque soir à la ren­contre du pu­blic. « C’était un si beau mé­tier que je ne vou­lais pas me faire payer, sou­rit­elle. Ce­la n’a du­ré qu’un temps car il fal­lait bien que je gagne ma vie. »

Celle qui, jus­qu’à l’âge de dix ans, a sui­vi la classe à la mai­son avec « ma­man », de­vient alors ins­ti­tu­trice rem­pla­çante dans les écoles du Roan­nais. À par­tir de là, le plai­sir de cô­toyer des en­fants ne ces­se­ra de gui­der sa car­rière. « Quand je suis al­lée à l’école pour la pre­mière fois, j’ai été le bouc émis­saire d’une en­sei­gnante, ra­conte la psy­cho­logue. J’en ai beau­coup souf­fert et je reste per­sua­dée que cette bles­sure a condi­tion­né ma vie. »

En classe, l’ins­ti­tu­trice qu’elle est de­ve­nue se tourne na­tu­rel­le­ment vers les élèves en dif­fi­cul­té et veille sur eux. « J’ai consta­té que ces en­fants étaient sou­vent des an­ciens pré­ma­tu­rés », confie­t­elle. L’en­sei­gnante a l’op­por­tu­ni­té de se for­mer pour de­ve­nir psy­cho­logue sco­laire. Elle trouve sa voie en ob­te­nant un di­plôme d’études ap­pro­fon­dies en psy­cho­lo­gie, puis un di­plôme d’études su­pé­rieures spé­cia­li­sées en psy­cho­lo­gie cli­nique. C’est au dé­but des an­nées 1990, après avoir eu la chance d’ap­prendre son mé­tier avec les plus grands psy­cho­logues lors de sé­mi­naires pa­ri­siens, qu’An­nick Si­mon en­tame sa plus belle aven­ture pro­fes­sion­nelle, celle de tra­vailler dans le ser­vice de néo­na­ta­lo­gie de l’hô­pi­tal de Roanne. « Je suis tom­bée illi­co dans la mar­mite, sou­rit­elle. Ma pre­mière ren­contre avec les bé­bés a été si ex­tra­or­di­naire ! »

An­nick Si­mon de­vient alors la dame qui vient dire bon­jour aux bé­bés. « En néo­na­ta­lo­gie, on vient voir les bé­bés pour les net­toyer, les re­tour­ner, les in­tu­ber, les ex­tu­ber, les pi­quer… Moi, je m’ap­pro­chais d’eux les mains dans le dos, je les re­gar­dais, leur par­lais et sou­vent, ils ou­vraient un oeil. » Lorsque la vie des bé­bés ne te­nait qu’à un fil, An­nick Si­mon était là pour « leur don­ner en­vie de vivre ». Elle re­de­ve­nait alors la ma­rion­net­tiste qu’elle avait été plus jeune : « Au­des­sus des ber­ceuses, j’étais comme der­rière mon cas­te­let. J’ai­dais les bé­bés à s’ani­mer. Comme je le fai­sais avec mes pan­tins. »

La psy­cho­logue tra­vaillait aus­si dans la proxi­mi­té de leurs pa­rents. « Les pa­rents ont sou­vent peur de re­gar­der leur en­fant bran­ché de par­tout, ex­plique An­nick Si­mon. Ma plus grande mis­sion était de les faire s’ap­pri­voi­ser les uns aux autres. » Pen­dant qu’une ma­man fixait sans re­lâche un rythme car­diaque ou un taux d’oxy­gène, la psy­cho­logue, elle, guet­tait un bat­te­ment de pau­pière du bé­bé ou l’ombre d’un sou­rire. « J’ar­ri­vais à les pié­ger l’un et l’autre, ra­conte An­nick. Lorsque le bé­bé ou­vrait un oeil, je lui di­sais comme ça “Toi, tu sais que ta ma­man est ve­nue te voir. At­tends, elle va te ca­res­ser la main” ». La ma­man glis­sait alors son doigt dans la paume de son bé­bé, le bé­bé re­fer­mait son poing sur le doigt de sa ma­man. « Moi, j’avais l’im­pres­sion d’avoir réus­si le plus dé­li­cat, le plus pré­cieux des bran­che­ments : j’avais fa­vo­ri­sé leur ren­contre. »

An­nick Si­mon, cé­li­ba­taire sans en­fant, avoue ne pas avoir exer­cé un mé­tier fa­cile. « Il n’était pas ques­tion d’avoir un mé­tier fa­cile », in­siste­t­elle. La « psy de néo­nat » n’a pas tou­jours bien dor­mi. Elle se sou­vient no­tam­ment de cette nuit, où on lui a ap­pris la mort d’un bé­bé. « Quand je suis ar­ri­vée chez moi, j’ai dé­mé­na­gé les meubles du salon. » Il fal­lait qu’elle li­bère sa tris­tesse. Qu’elle éva­cue sa co­lère. Lors­qu’un dé­cès sur­ve­nait dans le ser­vice, An­nick était là pour les pa­rents. « Le rôle du psy est bête dans ce mo­ment­là. Je ne leur ex­pli­quais rien, je ne les conso­lais pas. J’étais sim­ple­ment là pour qu’ils ne soient pas seuls. » Cer­taines fa­milles ont eu be­soin de l’oreille at­ten­tive d’An­nick Si­mon des an­nées après leur pas­sage en néo­na­ta­ lo­gie. « Je ne pou­vais pas lais­ser tom­ber ces pa­rents. Mon tra­vail consis­tait aus­si à les ai­der à re­de­ve­nir vi­vants. »

Re­trai­tée de­puis 2010, il est fré­quent que l’on re­con­naisse la « psy de néo­nat » dans la rue. « An­nick Si­mon ? C’est bien vous ? Vous nous avez été si pré­cieuse lorsque mon fils était en néo­na­ta­lo­gie ! Je n’ou­blie­rai ja­mais. » La dame qui « di­sait bon­jour aux bé­bés » n’ou­blie­ra ja­mais non plus. Le sou­ve­nir de tous les bé­bés qu’elle a ac­com­pa­gnés du­rant les jours qui leur man­quaient est in­dé­lé­bile. Parce que « de si belles ren­contres ne peuvent pas s’ou­blier. »

« Je re­gar­dais les bé­bés, leur par­lais pour leur don­ner en­vie de vivre »

PHO­TO C. TRÉFOND

LOI­SIRS. Pas­sion­née par les bé­bés, « leur in­tel­li­gence », « leur sen­si­bi­li­té » et « leur ca­pa­ci­té à com­mu­ni­quer », An­nick Si­mon, psy­cho­logue re­trai­tée de­puis 2010, aime oc­cu­per son temps libre en li­sant, en s’adon­nant au jardinage, confec­tion­nant des pâ­tis­se­ries et en pas­sant du temps en fa­mille.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.