Le cé­lèbre avo­cat, fon­da­teur de Gou­te­las, de re­tour dans le Fo­rez

Toute sa vie, le Fo­ré­zien a dé­fen­du la li­ber­té, la fra­ter­ni­té, la beau­té et l’État de droit Avo­cat de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, ins­tal­lé à Pa­ris de­puis trente ans, Paul Bou­chet re­vient avec plai­sir dans la Loire. Nous l’avons ren­con­tré, dé­but fé­vrier, à la

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Lae­ti­tia Co­hen­det lae­ti­tia.co­hen­det@cen­tre­france.com

«À bien­tôt, Tom. Et confiance. » Sur­pre­nant au re­voir. Confiance en quoi ? En l’Homme, en l’ave­nir. En Dieu peut­être… Paul Bou­chet sou­rit. On en ou­blie la sil­houette frêle, le tri­cot simple, la chambre d’hô­pi­tal. Les rides de ses 92 prin­temps s’illu­minent. Il n’y a pas, chez lui, de cha­risme im­pé­rieux mais une sé­ré­ni­té désar­mante. La paix des vé­né­rables. L’au­to­bio­gra­phie de 150 pages en­combre nos pen­sées. Par quel bout com­men­cer ? L’illustre per­son­nage em­prunte pour nous les rac­cour­cis. « J’au­rais pu ga­gner beau­coup d’ar­gent, confie­t­il. J’ai pré­fé­ré cou­rir le monde. Je n’ai pas l’im­pres­sion d’avoir per­du mon temps. » Son idéa­lisme a la pu­re­té d’un dia­mant brut, dé­gros­si aux heures les plus sombres de l’His­toire.

À 14 ans, Paul Bou­chet dort à même le sol, au « pré­texte de s’en­dur­cir ». L’anec­dote en dit long, dé­jà, sur sa dé­ter­mi­na­tion. La guerre le rat­trape un jour de bac­ca­lau­réat. Élève au col­lège Vic­tor­de­La­prade à Mont­bri­son, convo­qué à Saint­Étienne pour les épreuves de com­po­si­tion, il se heurte à la dé­bâcle. Les der­niers mots de son pro­fes­seur « Ne vous sou­met­tez ja­mais » res­tent gra­vés dans sa mé­moire. De quoi nour­rir son en­trée en ré­sis­tance alors que le jeune Fo­ré­zien, ren­voyé du col­lège des Mi­nimes à Lyon des suites d’une pleu­ré­sie, se re­met dou­ce­ment chez lui à Panissières.

À son che­vet, le doc­teur Da­niel Ey­raud et le jeune vi­caire Ro­bert Pa­ca­let pré­ci­pitent son ral­lie­ment à l’Ar­mée se­crète. Ses ac­tions à la tête d’un pe­tit groupe de ré­sis­tants lui valent un échange avec le suc­ces­seur de Jean Mou­lin, Georges Bi­dault, dans un ca­fé de Feurs à la Li­bé­ ra­tion et les pre­mières dés­illu­sions de la vic­toire.

Lui qui se rê­vait étu­diant à nor­male Sup a en­tre­pris, du­rant sa conva­les­cence, des études de droit, « les plus simples par cor­res­pon­dance ». « Être ma­gis­trat ou no­taire, je n’avais pas les moyens, avoue­t­il. Avo­cat, ça me pa­rais­sait en­thou­sias­mant. »

Ha­bi­tué des ru­bans bleus (il ra­flait dé­jà, à neuf ans, douze pre­miers prix sur treize à Mont­bri­son ; « le trei­zième, ce­lui d’ins­truc­tion re­li­gieuse, m’avait été re­fu­sé pour évi­ter le pé­ché d’or­gueil »), Paul Bou­chet ex­celle dans l’en­tre­prise. On ne compte pas ses contri­bu­tions à l’évo­lu­tion de la pro­fes­sion : créa­tion de la pre­mière société ci­vile pro­fes­sion­nelle de France (le ca­bi­net qu’il fonde en 1969 est mon­dia­le­ment connu sous le nom ac­tuel d’Ada­mas), de la pre­mière mai­son des avo­cats… Ce­lui qui veut « exer­cer le mé­tier dif­fé­rem­ment » en se met­tant au ser­vice de « ceux pour qui le mot jus­tice n’évoque pas d’abord l’ins­ti­tu­tion mais l’im­mense es­poir d’être res­pec­té en droit et en di­gni­té » n’a peur de rien. Le propre des vi­sion­naires.

Mé­dia­teur dans les vio­lences aux Min­guettes

Spé­cia­li­sé ­et re­con­nu in­ter­na­tio­na­le­ment­ en droit du tra­vail, Paul Bou­chet plaide aux prud’hommes à Lyon avant d’être ap­pe­lé à la fin des an­nées cin­quante en Al­gé­rie pour dé­fendre les membres du Front de li­bé­ra­tion na­tio­nale (FLN), dont Ah­med Ben Bel­la lui­même. Les res­pon­sa­bi­li­tés s’en­chaînent sur le plan na­tio­nal : mé­dia­teur dans les vio­lences aux Min­guettes, membre du Con­seil d’État, pré­sident de la Com­mis­sion na­tio­nale des droits de l’Homme puis de la com­mis­sion de contrôle des in­ter­cep­tions de sé­cu­ri­té (ce qui lui vaut d’ailleurs plu­sieurs in­ter­ven­tions dans l’af­faire des écoutes de l’Ély­sée)…

Paul Bou­chet se res­source, loin du tu­multe de la ca­pi­tale, dans les re­plis de la cam­pagne fo­ré­zienne. Il a trou­vé, à Mar­coux, un pe­tit châ­teau en ruines, contri­bué à sa res­tau­ra­tion en vue de son rayon­ne­ment cultu­rel. « J’avais deux che­vaux. J’y suis mon­té tous les sa­me­dis ma­tins pen­dant 15 ans, se rap­pelle ce­lui qui est alors pa­pa d’un pe­tit gar­çon, fu­tur as­tro­phy­si­cien. J’em­me­nais avec moi des ou­vriers du bâ­ti­ment mo­bi­li­sés au gré de mes contacts. Ils ont oeu­vré bé­né­vo­le­ment du­rant 150.000 heures. »

Ce grand amou­reux de poé­sie et de mu­sique, re­çu dans sa jeu­nesse au do­mi­cile de Pierre Bou­lez (les pa­rents du com­po­si­teur l’ac­cueillaient à leur table, le di­manche mi­di) réunit in­tel­lec­tuels, ou­vriers, ru­raux et ci­ta­dins au ser­vice d’un monde plus beau. Son aven­ture hu­maine sé­duit en 1966 Duke El­ling­ton en vi­site chez le peintre Ber­nard Ca­the­lin, un ami com­mun. Le pia­niste se dé­place en per­sonne à Gou­te­las le 25 fé­vrier et com­pose un mor­ceau en hom­ mage aux bâ­tis­seurs. Paul Bou­chet a de­puis cé­dé la main. « Je n’ai gar­dé au­cune res­pon­sa­bi­li­té, même pas au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion, pré­cise­t­il. Mais les gens me té­lé­phonent tout le temps. L’es­prit per­dure. »

Aux cô­tés des plus grands de ce monde

D’au­tant que l’avo­cat est ré­gu­liè­re­ment de pas­sage dans le Fo­rez où il a fait l’ac­qui­si­tion avec sa femme, Mi­reille Del­mas­Mar­ty (illustre fi­gure du droit pé­nal, membre du col­lège de France) d’un pe­tit pied à terre. La Treille, an­cienne mai­son de vi­gne­rons, lui rap­pelle ses ori­gines. L’un de ses deux frères, Louis, maire de Marcilly­le­Châ­tel entre 2001 et 2014, ha­bite à deux pas. « C’est notre pays, ici », glisse son aî­né, ma­li­cieux.

Il y a quelques an­nées, Paul Bou­chet a dû faire le deuil de l’al­pi­nisme, après de nom­breuses courses dans le mas­sif de l’Hi­ma­laya, puis au som­met du Vi­gne­male pour ses 70 ans. Mais il n’a pas re­non­cé à son es­prit de conquête. « Il y a trop de gens dé­çus par la vie et trop tôt, se dé­sole­t­il. Je suis un uto­piste et j’en suis fier. » Son rêve ul­time confine à l’in­ac­ces­sible : ef­fleu­rer le mys­tère de la vie.

On mau­dit fur­ti­ve­ment le masque chi­rur­gi­cal fai­sant écran à nos échanges. Le Fo­ré­zien rayonne entre ces quatre murs d’un blanc sté­rile. Ne vient­il pas de nous of­frir, l’es­pace d’une heure, un peu de son mi­racle exis­ten­tiel ? ■

De­ve­nu avo­cat par fa­ci­li­té, il as­siste Ben Bel­la du­rant la guerre d’Al­gé­rie

REN­CONTRE. Paul Bou­chet était hos­pi­ta­li­sé, ces der­nières se­maines, à la cli­nique du Fo­rez. Il a re­trou­vé la ca­pi­tale fran­çaise et sa femme, Mi­reille Del­mas-Mar­ty, dé­but mars.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.