Chuck Ber­ry : ses frasques en Fo­rez

MONT­BRI­SON. La lé­gende amé­ri­caine du rock, qui s’est éteinte le 18 mars, était ve­nue chan­ter dans la sous­pré­fec­ture de la Loire le 5 juillet 1995. UN SÉ­JOUR HAL­LU­CI­NANT. Jean­Louis Ro­ma­gny se sou­vient des exi­gences et des ex­tra­va­gances de la star qui s’

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Lae­ti­tia Co­hen­det et Ch­ris­tian Ver­det

Ro­cam­bo­lesque pour ne pas dire cau­che­mar­desque. JeanLouis Ro­ma­gny n’a ja­mais ou­blié la ve­nue de Chuck Ber­ry à Mont­bri­son, en 1995. Trois jours d’en­fer pour soixante mi­nutes de bon­heur concé­dées aux Fo­ré­ziens, in­cons­cients de la par­ti­tion jouée en cou­lisses. Ré­cit d’an­tho­lo­gie...

Rock’n’roll, c’est le mot. Jusque dans ses pe­tites ma­nies. Chuck Ber­ry n’a rien épar­gné à JeanLouis Ro­ma­gny. Le Fo­ré­zien, ce 4 juillet 1995, « poi­reaute » à l’aé­ro­port de Lyon­Sa­to­las. Dans sa main, un bou­quet aux pé­tales bleus et rouges, les cou­leurs amé­ri­caines ; c’est jour de fête na­tio­nale outre­At­lan­tique. L’aca­dé­mie de mu­sique et d’art cho­ré­gra­phique (Amac) qu’il pré­side a en­ga­gé l’icône pla­né­taire pour un concert unique, le 5 juillet, à Mont­bri­son. Un vrai coup de po­ker et, moins avouable, un pied de nez au Dé­par­te­ment. « Pas­cal Clé­ment (le pré­sident de l’ins­ti­tu­tion, N.D.L.R.) m’avait pi­qué, quelques se­maines plus tôt, la 9e sym­pho­nie de Bee­tho­ven pour faire l’ou­ver­ture de l’Été mu­si­cal à la ca­thé­drale Saint­Charles. »

Flash­back. Dé­but 1995. Dé­plu­mé, le Mont­bri­son­nais cherche une idée de grand concert d’été quand son fax lui re­crache une in­fo sur la tour­née eu­ro­péenne de Chuck Ber­ry. L’au­teur du cé­lèbre Roll over

Bee­tho­ven. « J’ai sen­ti ça comme un ap­pel, une pe­tite ven­geance », sou­rit Jean­Louis Ro­ma­gny.

Le tour­neur eu­ro­péen contac­té, ses ré­ti­cences ba­layées (six mois que le pro­gramme est clos), et voi­ci qu’abou­tit le pro­jet d’une avant­pre­mière dans une pe­tite ville « de Loire Fo­rez, entre Saint­Étienne et Cler­mont ».

Un coup de fil à l’agent de New York em­porte le mor­ceau, « à condi­tion qu’on ne dis­cute pas le ca­chet. » 50 « briques ». Jean­Louis Ro­ma­gny s’en­gage, sans même at­tendre la ré­ponse des ban­quiers.

Ce 4 juillet, il re­pense à la somme in­ves­tie, au « king size bed », le lit de deux mètres par deux qu’il a fait fa­bri­quer chez Viart à Mont­bri­son et ins­tal­ler dans l’une des chambres de La Pou­larde à Montrond­les­Bains. Une exi­gence de la star qui se fait dé­si­rer. Le bou­quet de fleurs tremble, se flé­trit. Per­sonne en sor­tie du ter­mi­nal. Trois mu­si­ciens, la­co­niques (« Where is Chuck ? He’s not here. »*) ont em­bar­qué à bord du bus de 54 places, cli­ma­ti­sé, mais sa ma­jes­té manque à l’ap­pel. « J’ai cru qu’il était des­cen­du à Pa­ris pour voir les Stones (le groupe se pro­dui­sait la veille à l’Olym­pia, N.D.L.R.), confie Jean­Louis Ro­ma­gny. Mais il n’avait tout sim­ple­ment pas quit­té les ÉtatsU­nis. Il est ar­ri­vé avec 24 heures de re­tard. »

5 juillet. Le Mont­bri­son­nais re­joue la par­ti­tion. Même heure, même lieu. Chuck s’avance en­fin, che­mise blanche et cas­quette beige, ac­com­pa­gnée d’une « blonde éva­po­rée », vê­tue d’une peau de pan­thère de cir­cons­tance, sa femme, mais il n’a pas fait trois pas sur le par­king que sur­vient l’in­ci­dent di­plo­ma­tique. La Mer­cedes 600 n’est pas à son goût. « C’était une de­mande ex­press du contrat, se sou­vient Jean­Louis Ro­ma­gny. Je l’avais fait ve­nir de Pa­ris à 6.000 francs la jour­née. Chuck n’avait pas le per­mis (re­ti­ré le mois pré­cé­dent pour conduite en état d’ivresse, N.D.L.R.) mais il te­nait à prendre le vo­lant et le mo­dèle pos­sé­dait, se­lon son sou­hait, un grand coffre. » Sauf que ce jour­là, les ba­gages ne rentrent pas. Chuck Ber­ry prend la mouche, file au comp­toir pour né­go­cier son billet de re­tour. La pro­duc­tion ne l’en dis­suade qu’au prix d’un fax du construc­teur ga­ran­tis­sant l’au­then­ti­ci­té du vé­hi­cule. La star consent à re­joindre la ban­quette et après 110 km de bi­tume, le Fo­rez.

Son den­tier per­du en scène

« En­suite, il a pa­ru nor­mal », lâche Jean­Louis Ro­ma­gny (abs­trac­tion faite d’une en­vie d’ome­lette dé­vo­rée en pleine nuit et du gi­gan­tesque lit dé­mé­na­gé dans une chambre voi­sine, plus à sa conve­nance). Mais fort peu gé­né­reux, au fi­nal, avec les 3.200 Li­gé­riens ve­nus l’ac­cla­mer à la halle d’Al­lard (l’ac­tuelle salle Da­val). « Il a joué une heure, sans une mi­nute de plus, et sans rap­pel, glisse Jean­Louis Ro­ma­gny. Il était ve­nu faire le “ca­che­ton” ». Le mu­si­cien de lé­gende se trompe de to­na­li­té sur plu­sieurs mor­ceaux et va même jus­qu’à perdre son den­tier lors d’une chan­son ! Mais le pu­blic ne lui en tient pas ri­gueur, trop heu­reux d’ap­pro­cher l’étoile du rock’n roll. Une étoile qui s’est éteinte sa­me­di der­nier. ■

Des exi­gences à faire tour­ner les or­ga­ni­sa­teurs en bour­rique

PHO­TO : FRANCK COM­TET

PHO­TO JEAN-LOUIS RO­MA­GNY.

MONTROND-LES-BAINS. Montrond-les-Bains. La star du rock dîne et sé­journe à La Pou­larde à

PHO­TO JEAN-LOUIS RO­MA­GNY.

MONT­BRI­SON. Chuck Ber­ry donne un concert d’une heure, le 5 juillet à la halle d’Al­lard. Un cam­ping-car sert de loge ci­li­ma­ti­sée à l’ar­rière.

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