Ce Li­gé­rien qui a dé­frayé la chro­nique après les at­ten­tats de jan­vier 2015...

Ses prises de po­si­tion après les at­ten­tats de jan­vier 2015 ont pro­fon­dé­ment chan­gé son des­tin

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Pierre-Oli­vier Vé­rot pierre-oli­vier.ve­rot@cen­tre­france.com

Né à Roanne et ayant pas­sé son en­fance à Ré­gny et Bourg-de-Thi­zy, jour­na­liste puis pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, Sou­fiane Zi­tou­ni a dé­frayé la chro­nique après les at­ten­tats de jan­vier 2015 et sa dé­mis­sion d’un ly­cée mu­sul­man lil­lois où il avait consta­té des dé­rives fon­da­men­ta­listes.

C’est l’his­toire d’un en­fant de la ré­gion roan­naise de­ve­nu pro­fes­seur de phi­lo­so­phie dans l’en­sei­gne­ment ca­tho­lique… puis mu­sul­man. C’est aus­si le ré­cit d’un « fils de Ma­rianne et de Ma­ho­met », comme il a in­ti­tu­lé son livre pu­blié il y a à peine un an. Dans cet ou­vrage, il a li­vré le té­moi­gnage de son ex­pé­rience dans le ly­cée mu­sul­man Aver­roès (*) de Lille, dans le contexte trau­ma­ti­sé de la France de l’après Char­lie.

Re­tour en ar­rière. Après avoir pas­sé son en­fance entre Ré­gny et Bourg­de­Thi­zy, dans une fa­mille d’ou­vriers tex­tiles, et avoir été pi­giste dès l’âge de 19 ans pour Lyon Li­bé­ra­tion, Sou­fiane Zi­tou­ni en­tre­prend, à la fer­me­ture de l’an­tenne du jour­nal, des études de phi­lo­so­phie qui le condui­ront jus­qu’à l’en­sei­gne­ment. Sa­la­rié de l’Édu­ca­tion na­tio­nale mais tra­vaillant dans l’en­sei­gne­ment ca­tho­lique, il exerce à Lyon, à Saint­Flour, à Va­lence, puis file par amour vers le Nord de la France.

An­ti­sé­mi­tisme am­biant

Un poste de pro­fes­seur de lettres et de phi­lo­so­phie se li­bère au ly­cée mu­sul­man Aver­roès de Lille. Sou­fiane Zi­tou­ni fran­chit le pas à la ren­trée de sep­tembre 2014. Ce qu’il dé­couvre d’em­blée der­rière le por­tail de l’éta­blis­se­ment le si­dère. « Il y avait “trom­pe­rie sur la mar­chan­dise”. On était loin de la phi­lo­so­phie d’Aver­roès, qui met en avant un is­lam des lu­mières, qui conci­lie la re­li­gion avec la phi­lo­so­phie, la science. Mais à la bi­blio­thèque, il n’y avait pas même un livre d’Aver­roès ou sur lui. »

Mais ce qui choque le plus le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, ce sont bien les échanges qu’il a avec cer­tains de ses élèves. « Des jeunes filles voi­lées sou­te­naient que le port du voile était une chose in­dis­cu­table dans l’is­lam. Je leur ap­por­tais la contra­dic­tion, leur di­sant que c’était une pres­crip­tion, mais pas une obli­ga­tion. » Sur­tout, Sou­fiane Zi­tou­ni est ef­fa­ré par l’an­ti­sé­mi­tisme am­biant. « Des élèves m’ont af­fir­mé que le peuple juif était une race mau­dite par Al­lah. Je leur ré­pon­dais que Ma­ho­met lui­même n’était pas an­ti­sé­mite. »

À plu­sieurs re­prises, pous­sé par sa cu­rio­si­té, le pro­fes­seur as­siste à des prêches à la mos­quée du ly­cée. « Il y avait beau­coup d’élèves. Et des imams qui por­taient un dis­cours très fer­mé, clai­re­ment pro Ha­mas, qui est une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste re­con­nue au Moyen­Orient. La di­rec­tion du ly­cée était dans la veine des Frères mu­sul­mans (**). Ça a été l’une des gouttes qui ont fait dé­bor­der le vase et m’ont conduit à dé­mis­sion­ner. »

L’autre évé­ne­ment dé­clen­cheur se­ra la chro­nique que Sou­fiane Zi­tou­ni en­voie au quo­ti­dien Li­bé­ra­tion après les at­ten­tats de Char­lie Heb­do et de l’Hy­per Ca­cher en jan­vier 2015. « J’ai re­pris la plume pour ex­pri­mer ma co­lère, dire que ce n’était plus pos­sible. J’ai sor­ti mes tripes et j’ai in­ti­tu­lé ce texte “Au­jourd’hui, le pro­phète est aus­si Char­lie”. Après la pu­bli­ca­tion, mes pro­blèmes au ly­cée ont dé­cu­plé. Ça a fait un scandale, d’au­tant que j’avais si­gné en in­di­quant que j’étais pro­fes­seur au ly­cée Aver­roès. C’est de­ve­nu im­pos­sible. On m’a même conseillé de re­gar­der der­rière moi dans la rue… »

La si­tua­tion du pro­fes­seur de­vient in­te­nable et il dé­mis­sionne de son poste. Un acte là en­core lar­ge­ment re­layé mé­dia­ti­que­ment. « Ça a été une épreuve très dure, confie­t­il au­jourd’hui. Être lan­ceur d’alerte, dans n’im­porte quel do­maine, c’est com­pli­qué. J’ai su­bi d’in­nom­brables pres­sions, des in­sultes sur les ré­seaux so­ciaux, des in­ti­mi­da­tions. J’en ai fait une dé­pres­sion et je com­mence tout juste à me re­cons­truire. » Le ly­cée l’a at­ta­qué en jus­tice pour dif­fa­ma­tion. Il vient ré­cem­ment de rem­por­ter l’un de ces pro­cès et at­tend le ré­sul­tat du pour­voi en cas­sa­tion dans une autre pro­cé­dure. « Les Frères mu­sul­mans, qui sont der­riè­ re tout ça, ont de gros moyens fi­nan­ciers, bien sûr in­com­pa­rables avec les miens. »

Il ti­re­ra de cette dou­lou­reuse ex­pé­rience un ou­vrage, Confes­sions d’un fils de Ma­rianne et de Ma­ho­met, pu­blié il y a un an chez « Les Échap­pés », la maison d’édi­tion de Char­lie Heb­do. Le contact avait été éta­bli avec Riss, di­rec­teur du jour­nal, griè­ve­ment bles­sé mais res­ca­pé de l’at­taque des frères Koua­chi.

De­puis ces évé­ne­ments, grâce à l’in­ter­ven­tion de Na­jat Val­laud­Bel­ka­cem ­ « elle a été ex­tra­or­di­naire », in­siste­t­il, re­con­nais­sant ­, le pro­fes­seur de phi­lo­so­phie a re­trou­vé un poste d’en­sei­gnant dans un ly­cée ca­tho­lique de Va­len­ciennes, après avoir es­suyé cinq avis dé­fa­vo­rables aux cinq voeux de mu­ta­tion qu’il avait for­mu­lés. Il re­prend peu à peu une ac­ti­vi­té nor­male en même temps que le mo­ral. Même s’il té­moigne en­core ici ou là, comme à Roanne mer­cre­di der­nier (lire par ailleurs), Sou­fiane Zi­tou­ni ne se sent pas prêt, pour l’ins­tant, à re­mon­ter au cré­neau et à se mettre en pleine lu­mière pour me­ner des com­bats qui lui sont pour­tant si chers. « J’ai écrit un nou­veau livre. C’est l’his­toire de mon père, mo­deste ou­vrier, anal­pha­bète, mais qui m’a tout de même trans­mis le goût de la phi­lo­so­phie. Ça parle aus­si de l’is­lam. Mais je ne sais pas si je vais le pu­blier. Sans doute pas dans l’im­mé­diat. Ces der­niers mois, j’ai vé­cu un tel mag­ma émo­tion­nel, j’ai be­soin que les choses se dé­cantent. » ■

« Être un lan­ceur d’alerte, c’est tou­jours com­pli­qué »

TÉ­MOI­GNAGE. Sou­fiane Zi­tou­ni a ti­ré de son ex­pé­rience et de ses dé­boires un ou­vrage in­ti­tu­lé de Ma­rianne et de Ma­ho­met. Confes­sions d’un fils

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