Pa­trick Wa­gnon, le té­moin cli­ma­tique

De Kat­man­dou à Roanne, le Mont­bri­son­nais constate le dé­clin des gla­ciers dans le monde

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Pas­cal Jac­quet pas­cal.jac­quet@cen­tre­france.com

Ori­gi­naire du Roan­nais, le scien­ti­fique par­court les som­mets et gla­ciers de la pla­nète pour étu­dier l’in­fluence du cli­mat. S’il ne se veut pas alar­miste, Pa­trick Wa­gnon pré­vient des dan­gers du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique.

Rien ne pré­dis­po­sait Pa­trick Wa­gnon qui a vé­cu son en­fance à Saint­Lé­ger­sur­Roanne, dans la plaine du Roan­nais, à de­ve­nir un al­pi­niste et un gla­cio­logue de re­nom. Tout au plus un amour de la na­ture, ré­vé­lé lors de marches ou de sor­ties en ski de fond dans les Monts de la Ma­de­leine.

Guide de haute mon­tagne à 20 ans

La mon­tagne l’a ga­gné après le vi­sion­nage d’un film du vol­ca­no­logue fran­çais Mau­rice Krafft, dans la sé­rie Connais­sances du monde. Pa­trick Wa­gnon suit alors des cours de 1re scien­ti­fique au ly­cée Jean­Puy de Roanne, après des an­nées col­lège à Sch­weit­zer à Riorges. « Ce­la a été le pre­mier dé­clic. Ce­lui qui m’a don­né en­vie d’étu­dier la géo­lo­gie », se sou­vient le cher­cheur, au­jourd’hui en poste au la­bo­ra­toire de gla­cio­lo­gie et de géo­phy­sique de l’en­vi­ron­ne­ment (LGGE), à l’Ins­ti­tut des géos­ciences de l’en­vi­ron­ne­ment (IGE), ba­sé à Gre­noble.

Le Bac en poche, et après une pré­pa­ra­tion au ly­cée du Parc à Lyon, il se lance dans des études à l’École nor­male su­pé­rieure de Pa­ris, se spé­cia­li­sant en géo­lo­gie puis en gla­cio­lo­gie. « C’est à Lyon, en me rap­pro­chant des Alpes, que j’ai dé­cou­vert ma se­conde pas­sion : l’al­pi­nisme. »

Gra­vir les som­mets, comme le mont Blanc à l’âge de 20 ans, jus­qu’à de­ve­nir guide de haute mon­tagne, lui donne aus­si le goût de l’étude de ter­rain. Au sein de l’Ins­ti­tut de re­cherche pour le dé­ve­lop­pe­ment (IRD), entre 1994 et 1996, il pro­fite de l’op­por­tu­ni­té de réa­li­ser son ser­vice mi­li­taire en Bo­li­vie et étu­die les gla­ciers de haute al­ti­tude vers La Paz. « La si­tua­tion était bien dif­fé­rente il y a 30 ans, mais on sa­vait dé­jà que les glaces fon­daient trop ra­pi­de­ment. » Sans en connaître alors l’am­pleur à ve­nir quelques dé­cen­nies plus tard.

Pa­trick Wa­gnon a trou­vé sa voie : or­ga­ni­ser des ex­pé­di­tions pour com­prendre l’évo­lu­tion des gla­ciers et es­ca­la­der les plus hauts som­mets du monde. « Je ne suis pas is­su d’une famille d’al­pi­nistes mais mes pa­rents m’ont tou­jours en­cou­ra­gé à suivre mes pas­sions », sou­ligne le scien­ti­fique. Il dé­cide de par­ta­ger ses ex­pé­riences aux autres bouts du monde avec femme et en­fants. Toute la pe­tite famille par­ti­ra ain­si lors de mis­sions scien­ti­fiques au Pé­rou, en Bo­li­vie et en Équa­teur. Ces ex­pé­di­tions don­ne­ront l’oc­ca­sion à Pa­trick Wa­gnon de gra­vir plu­sieurs som­mets de 7.000 et 8.000 mètres dans l’Hi­ma­laya.

Dès 2007, il ré­flé­chit à une nou­velle et grande aven­ture : par­tir quatre an­nées au Né­pal pour étu­dier les glaces hi­ma­layennes. En famille, bien sûr. « On en a dis­cu­té lon­gue­ment en­semble. Les en­fants avaient gran­di et quit­ter notre pe­tit vil­lage du Ver­cors pour Kat­man­dou sup­po­sait beau­coup de cham­bou­le­ments pour eux. »

Après quelques re­ports, l’ex­pé­rience prend corps de sep­tembre 2012 à dé­cembre 2016. Du­ rant quatre ans, Pa­trick Wa­gnon tra­vaille­ra aux cô­tés d’autres scien­ti­fiques, d’une qua­ran­taine de na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes, au sein de l’In­ter­na­tio­nal centre for in­te­gra­ted moun­tain de­ve­lop­ment (Icimod). « J’ai dé­cou­vert d’autres fa­cettes des tra­vaux me­nés sur les glaces. Je col­la­bo­rais avec des équipes de pointe suisses et hol­lan­daises, ain­si que des lo­cales. Ce­la a été très fruc­tueux, dense et riche », note le gla­cio­logue.

Sur place, il contri­bue à l’éla­bo­ra­tion de rap­ports pour le Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat (Giec). Ce­lui­ci a été créé en 1988 pour four­nir des éva­lua­tions dé­taillées de l’état des connais­sances scien­ti­fiques, tech­niques et so­cio­éco­no­miques sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, leurs causes, leurs ré­per­cus­sions po­ten­tielles et les stra­té­gies de pa­rade. En 2007, une faute de frappe dans l’un des rap­ports avait ému la po­pu­la­tion. Il an­non­çait la dis­pa­ri­tion des gla­ciers hi­ma­layens pour 2035… au lieu de 2350. « Cette fausse ru­meur alar­miste a sou­le­vé l’in­té­rêt et la mo­bi­li­sa­tion pour la sau­ve­garde des gla­ciers », se sou­vient Pa­trick Wa­gnon. Car pour la com­mu­nau­té scien­ti­fique, l’ur­gence ne se si­tue pas de fa­çon prio­ri­taire dans les Andes. La fonte y est en ef­fet moins ra­pide que dans d’autres par­ties du monde, comme, très proche de nous, dans les Alpes fran­çaises.

« Dans les Andes, le pro­blème vient sur­tout de la perte de res­sources en eau et de la for­ma­tion de lacs qui peuvent se rompre et en­traî­ner des inon­da­tions sur des vil­lages. Dans les Alpes, les 2.500 km2 de gla­ciers perdent un mètre d’épais­seur chaque an­née, avec de nom­breuses consé­quences éco­lo­giques mais aus­si éco­no­miques », alerte le gla­cio­logue.

L’em­bal­le­ment du sys­tème

Cette fonte ra­pide est bien sûr due au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. « On constate un em­bal­le­ment du sys­tème, sans avoir de so­lu­tions ma­giques pour le stop­per », constate­t­il. Tout au plus le res­treindre, en di­mi­nuant de fa­çon dras­tique, par exemple, le vo­lume des tran­sports de biens et de per­sonnes. « Plus de 50 % du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique pro­vient de la com­bus­tion des éner­gies fos­siles. » Pour y re­mé­dier, Pa­trick Wa­gnon, qui se veut mal­gré tout op­ti­miste, mi­lite da­van­tage pour l’adap­ta­tion des modes de vie que pour la pri­va­tion. « Même si je ne me l’ap­plique pas sys­té­ma­ti­que­ment ; je prends moi­même l’avion pour me rendre sur mes sites d’ex­pé­di­tion. Mais en­suite, j’es­saie de me dé­pla­cer en li­mi­tant mon im­pact car­bone. Je ne veux pas être mo­ra­li­sa­teur mais faire prendre conscience aux gens que l’on peut adap­ter sa vie au quo­ti­dien pour ra­len­tir le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et ses consé­quences pour la na­ture », in­siste le spé­cia­liste.

C’est de ces ques­tions que le scien­ti­fique vien­dra dé­battre ven­dre­di soir à la CCI de Roanne( lire par ailleurs). « Les gla­ciers sont de bons am­bas­sa­deurs du cli­mat. Par leur beau­té, ils in­ter­pellent plus fa­ci­le­ment les consciences », af­firme ce­lui qui les connaît bien et les voit dis­pa­raître, jour après jour… ■

Il mi­lite da­van­tage pour l’adap­ta­tion des modes de vie que pour la pri­va­tion

PA­TRICK WA­GNON

ALERTE. Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique met en dan­ger de nom­breux gla­ciers dans le monde.

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