Deux têtes de l’art à l’âme bien af­fû­tée

Sculp­teurs à la tron­çon­neuse ­ entre autres ­ Na­dine B. et Kro­li tiennent une sin­gu­lière ga­le­rie

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Le Portrait - Etienne Chaize etienne.chaize@cen­tre­france.com

Sur les hau­teurs de SaintJust-en-Che­va­let, entre Fo­rez et Roan­nais, JeanLuc Kro­li­kows­ki alias Kro­li, et Na­dine Be­couze, dite Na­dine B., tous deux sculp­teurs, cultivent leur âme d’en­fant à grands coups de tron­çon­neuse et de meu­leuse d’angle.

En ra­che­tant la mai­son dans la­quelle vi­vait Kro­li à Saint­Just­en­Che­va­let, Na­dine Be­couze au­rait très bien pu mettre l’ar­tiste à la porte. L’in­fir­mière, ar­tiste éga­le­ment, sé­duite par le lieu et l’éner­gie qui s’en dé­ga­geait, a pré­fé­ré pri­vi­lé­gier la co­ha­bi­ta­tion, jus­qu’à la créa­tion d’un es­pace com­mun : une ga­le­rie d’art pas comme les autres, au beau mi­lieu des prés, où les oeuvres de ces deux quin­qua­gé­naires se donnent à voir. « On nous a dit que c’était uto­pique de créer une ga­le­rie en mi­lieu ru­ral. On a ré­pon­du : “On fait ce qu’on veut” ». Ain­si, de­puis 2010, au lieu­dit La­bou­ré, les deux sculp­teurs ac­cueillent les cu­rieux dans cette ga­le­rie sin­gu­lière et leur Parc K, le seul « qui pro­tège de la mo­ro­si­té am­biante ». Une sorte de parc ani­ma­lier à ciel ou­vert où, dans les herbes hautes, se cachent ser­pents, « têtes de l’art », la­mas, chi­mères, struc­tures de grillage en trompe­l’oeil et autres créa­tures, fruits du re­gard dif­fé­rent que les deux com­pères portent sur le monde, bri­co­lés à par­tir d’ob­jets de ré­cu­pé­ra­tion, de bois, de mé­tal ou de pierres.

Comme Jean­Luc, Na­dine sait « voir » ces formes que la na­ture a à of­frir. « Elles nous tapent dans l’oeil, puis l’ima­gi­na­tion fait le reste », ex­plique Kro­li. Un amas de cailloux se trans­forme en grand singe ou en tor­tue, les frênes sont tres­sés en des formes im­pro­bables et trois coups de pin­ceau donnent vie à des vi­sages taillés par l’éro­sion. « Nous ne cher­chons pas les cailloux, ils viennent à nous », as­sure Jean­Luc, au re­gard aus­si af­fû­té que la lame de sa tron­çon­neuse, son ou­til de pré­di­lec­tion pour tra­vailler le bois.

Cet au­to­di­dacte a dé­bu­té dans les an­nées 90, à Cham­po­ly, après avoir sau­vé plu­sieurs bouts de bois tor­dus, des­ti­nés au feu. « J’ai com­men­cé à les sculp­ter à la tron­çon­neuse et les gens me di­saient que je de­vais conti­nuer », ra­conte­t­il. Il ne s’est ja­mais ar­rê­té. « La tron­çon­neuse est un ou­til comme un autre. Si tu sais t’en ser­vir, tu fais de belles choses, si­non tu te fais mal ». Ar­tiste co­té de­puis 2004, ré­com­pen­sé par de nom­breux prix gla­nés lors de sa­lons in­ter­na­tio­naux, ce chô­meur de longue du­rée ai­me­rait bien pou­voir vivre de son art. En at­ten­dant, il anime des ate­liers ré­gu­liers pour par­ta­ger sa pas­sion, dans des écoles ou dans des centres mé­di­co­psy­cho­lo­giques (lire en­ca­dré) et pro­pose stages de sculp­ture ou pres­ta­tions à do­mi­cile, pour sur­vivre. « On n’est pas ar­tiste parce qu’on ne sait pas quoi foutre », sou­ligne l’homme pour qui la créa­tion est de­ve­nue une rai­son d’être.

Culti­ver une âme d’en­fant

Na­dine aus­si a ap­pris à jouer de la tron­çon­neuse. In­fir­mière en psy­chia­trie, adepte de l’art­thé­ra­pie, elle a tou­jours des­si­né et « construit des trucs », mais c’est grâce à Jean­Luc qu’elle a pu trou­ver sa voix et l’ins­pi­ra­tion. Ce qu’elle pré­fère, c’est le tra­vail de la stéa­tite, une roche « tendre », fa­cile à mo­de­ler, pour des oeuvres rondes et pleines de dou­ceur, taillées à grand ren­fort de meu­leuse d’angle. Si les deux co­lo­ca­taires col­la­borent ré­gu­liè­re­ment et se sti­mulent l’un l’autre, tous deux suivent des voix dif­fé­rentes. « Jean­Luc est sou­vent très im­pul­sif. Il faut que ça sorte. Moi, avec le tra­vail de la pierre, c’est tout un pro­ces­sus », dé­taille Na­dine B., co­tée elle aus­si, de­puis 2012.

C’est cette co­ta­tion qui fixe le prix de ces oeuvres qu’ils ai­me­raient vendre pour ne plus sur­vivre, mais vivre. « On parle beau­coup de consom­mer lo­cal, ça peut pas­ser par l’art », avancent­ils, dé­çus des re­la­tions par­fois froides avec les lo­caux. « Mine de rien, on est am­bas­sa­deurs de Saint­Just­en­Che­va­let. Quand on est mé­dia­ti­sés, on contri­bue au rayon­ne­ment du vil­lage, c’est dom­mage qu’il n’y ait pas plus de liens… J’ai vou­lu vendre à la com­mune le Coq Ori­co, sou­dé à l’arc, moi­tié prix, pour pou­voir lais­ser une trace… Sans suite », re­grette Kro­li. Il se console en pen­sant à ses sculp­tures vi­sibles à Roanne et ce to­tem, de six mètres de haut, réa­li­sé à quatre mains, avec Na­dine, pré­sent aux Grands Mu­rins. « C’est bien de vendre, mais c’est tou­jours une part de soi qui part », glisse l’in­fir­mière, rap­pe­lant qu’au­cune am­bi­tion bas­se­ment mer­can­tile ne guide leur créa­tion.

Ce qu’ils es­timent, ce sont les ren­contres – « qui font ce que nous sommes » – et les échanges, avec des vi­si­teurs qu’ils sou­hai­te­raient plus nom­breux. « On est ou­vert de­puis sept ans. C’est temps que les gens viennent », lance Kro­li, adepte des jeux de mots dont les noms de ses oeuvres sont truf­fés. « Les gens nous disent sou­vent que de­puis qu’ils sont ve­nus ils “voient” plus de choses », sou­rit ce­lui qui en­tend ai­der ses congé­nères à « rou­vrir les yeux », comme les en­fants qui « savent voir, eux. Ils ont un re­gard pur, sans a prio­ri. » ■

« On n’est pas ar­tiste parce qu’on ne sait pas quoi foutre »

PHO­TO : E. C.

RÉ­CU­PÉ­RA­TION. « Les gens me donnent des choses, je vais faire de la ré­cup’ dans les ga­rages… Je n’ai pas de sou­ci pour les ma­tières pre­mières. Par­fois je suis même obli­gé de dire “je suis pas Em­maüs” », ex­plique Jean-Luc qui ne manque pas de ma­tière à mettre en forme.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.