Au ter­mi­nus, le voya­geur dort tou­jours…

En 1912, l’his­toire met en scène un étrange as­sas­sin ré­si­dant à Montbrison…

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Montbrisonnais - Jean-Paul Gon­deau

Le contrô­leur a eu beau se­couer ce voya­geur rou­pillant comme un bien­heu­reux sur sa ban­quette, rien n’y a fait : Ulysse Gouyon, as­su­reur, dort de son der­nier som­meil. L’Ave­nir du Puyde-Dôme tient son titre : « le crime du train 2958 ».

L a pho­to trompe son monde, tant l’homme semble s’aban­don­ner à un som­meil de bien­heu­reux, les bras bal­lants, une jambe à terre, fê­tard cu­vant ses ex­cès. C’est un bour­geois de belle mise, en har­mo­nie avec le dé­cor cos­su du com­par­ti­ment de 1re classe dans le­quel il re­pose…

S’il n’a pas ré­agi aux se­coue­ments du contrô­leur qui s’im­pa­tien­tait de son rou­pillon pro­lon­gé alors que le train était ar­ri­vé de­puis un mo­ment en gare de Cler­mont, à 10 h 20 très exac­te­ment, c’est qu’il dort de son der­nier som­meil.

Ulysse Gouyon, ins­pec­teur d’as­su­rances à Nîmes et pas­sa­ger du « train lé­ger » n° 2958 en pro­ve­nance de Saint­Étienne, a suc­com­bé à deux balles de re­vol­ver ti­rées à bout por­tant dans la nuque.

Deux cli­chés ont été pris ce 22 no­vembre 1912 en fin de ma­ti­née : le pre­mier sur le vif (si l’on peut dire), le ca­davre éten­du sur la ban­quette, avec son cha­peau me­lon re­pous­sé sur l’oreiller, son vi­sage pu­di­que­ment mas­qué d’un jour­nal… par les soins de l’as­sas­sin comme ce der­nier le ré­vé­le­ra à son pro­cès. Le se­cond cli­ché (voir ci­des­sus) tient de la re­touche scé­nique. Ré­pon­dant aux né­ces­si­tés de l’iden­ti­fi­ca­tion cri­mi­nelle, les po­li­ciers ont es­ca­mo­té jour­nal et cha­peau pour pré­sen­ter au pho­to­graphe les traits éton­nam­ment pai­sibles de la vic­time, exé­cu­tée en pleine sieste.

L’en­quête est conclue en moins de 24 heures grâce aux té­moi­gnages d’un pas­sa­ger qui a en­ten­du les deux coups de feu à l’ar­rêt de Ver­tai­zon puis du chef de gare des lieux qui a vu des­cendre un seul pas­sa­ger de l’unique wa­gon de 1re classe. « Un jeune homme, fort, de taille un peu au­des­sus de la moyenne, le vi­sage com­plè­te­ment ra­sé, les che­veux longs, tout de noir vê­tu. Il avait l’air d’un ar­tiste… ».

L’ar­tiste en ques­tion s’ap­pelle Fran­cis ou France, voire Franck Bo­bi­lier, 23 ans, ré­si­dant à Montbrison, où il jouit d’une « ré­pu­ta­tion dé­plo­rable ». In­ter­ro­gé le soir même du crime, Bo­bi­lier ne fait guère de ma­nière : « Oui, c’est moi qui ai tué M. Gouyon. J’ai pris son por­te­mon­naie et son por­te­feuille… ». Qui, à l’en croire, n’au­raient conte­nu qu’une mi­sère : 20 francs et 5 cen­times…

Aux as­sises de Riom, le 25 juillet 1913, l’ac­cu­sé est d’em­blée condam­né pour dé­lit de sale gueule par le chro­ni­queur du Mo­ni­teur du Puy­deDôme : « il a une tête blême, in­ quié­tante. Par­fois il fait une vi­laine moue avec ses lèvres gour­mandes. Sur sa phy­sio­no­mie se lit une ex­pres­sion de faus­se­té, de sour­noi­se­rie. Ses yeux en boules de lo­to sont trou­blés et trou­blants. Sa bouche est em­pâ­tée, les mâ­choires s’avan­çant comme pour mordre ».

De­vant la cour, son at­ti­tude zig­zague au gré des cir­cons­tances, al­ter­nant « sang­froid et mou­ve­ments de co­lère », « ton sec et gestes cau­te­leux ». Bo­bi­lier re­lève­t­il du « ca­ba­non » comme l’as­sure une de ses connais­sances ou est­il un « as­sas­sin de grande en­ver­gure » comme se com­plaisent à l’ima­gi­ner cer­tains jour­na­listes ve­nus de Pa­ris et d’ailleurs ?

Au bagne de Cayenne à per­pé­tui­té…

Les trois psy­chiatres de ser­vice le traitent à l’una­ni­mi­té de « psy­cho­pathe ins­ti­tu­tion­nel » mais, nuance, le dis­pensent de « l’alié­na­tion men­tale », ce qui for­ti­fie sa res­pon­sa­bi­li­té et le rap­proche ain­si de l’écha­faud…

Le 26 juillet, à 18 h 36, Bo­bi­lier ac­cueille sa condam­na­tion à la peine de mort en « tor­tillant né­gli­gem­ment sa mous­tache nais­sante ». Il sait que le pré­sident de la Ré­pu­blique Ray­mond Poin­ca­ré ré­pugne à four­nir la guillo­tine et use gé­né­reu­se­ment de son droit de grâce. Bo­bi­lier a vu juste et dé­ce­vra la foule qui avait sa­lué le ver­dict par des cris de mort. En août, sa condam­na­tion est com­muée en tra­vaux for­cés à per­pé­tui­té. L’ul­time voyage pour le bagne de Cayenne… ■

Une « ré­pu­ta­tion dé­plo­rable » à Montbrison

AR­CHIVES DÉ­PAR­TE­MEN­TALES DU PUY-DE-DÔME

LA VIC­TIME. Ulysse Gouyon, ins­pec­teur d’as­su­rances à Nîmes, a été tué de deux coups de re­vol­ver dans son com­par­ti­ment de 1re classe. Son ca­davre vient d’être dé­cou­vert en gare de Cler­mont-Fer­rand.

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