À 92 ans, le Li­gé­rien Jean Gil­bert ra­conte son in­croyable guerre

Le Cos­tel­lois, au­jourd’hui âgé de 92 ans, est un té­moin pré­cieux d’une époque per­tur­bée de l’His­toire

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Ch­ris­tian Ver­det (avec Jean-Paul No­made)

Sin­gu­lier des­tin que ce­lui de ce der­nier sur­vi­vant, dans la Loire, de la 1re DFL (Di­vi­sion fran­çaise libre) (*) qui a com­bat­tu en Ita­lie, où il a été griè­ve­ment bles­sé, avant de dé­bar­quer en Pro­vence pour la Cam­pagne de France.

Jean Gil­bert a vu le jour à Cru­seilles, en Haute­Sa­voie, le 14 mars 1925, avant d‘in­té­grer le col­lège Saint­Jo­seph, à Tho­non. C’est dans cette ins­ti­tu­tion qu’il fait la pre­mière ren­contre dé­ci­sive de sa vie : « Raoul Fol­le­reau ve­nait tous les ans faire une confé­rence. C’était un type ex­tra­or­di­naire, ami de Mer­moz. Il nous par­lait de l’ar­mée. Je pense qu’il m’a ai­guillé. »

En juin 1940, l’ado­les­cent, âgé de 15 ans, est de re­tour dans son village na­tal. Il voit des sol­dats fran­çais s’en­fuir. L’ar­mée est en pleine dé­bâcle. Pé­tain ca­pi­tule… La bles­sure est pro­fonde. C’est dé­ci­dé, dès qu’il pour­ra il re­join­dra les FFL (*), mais en at­ten­dant, il part à Lyon pour pas­ser son bac et pré­pa­rer Saint­Cyr chez les la­za­ristes où ses pa­rents l’ont ins­crit.

Dans la ca­pi­tale des Gaules, il fait la connais­sance de Mau­rice Évain, un Pa­ri­sien qui ca­resse le même des­sein que lui : re­joindre la France Libre, dont le com­man­de­ment est en Al­gé­rie. En no­vembre 1942, Lyon est oc­cu­pé par les Al­le­mands. Les deux com­pères dé­cident que c’est le mo­ment ; ils mettent de l’ar­gent de cô­té pour pou­voir par­tir au plus tôt. Le 17 jan­vier 1943, ayant in­té­gré une fi­lière via des jé­suites, ils prennent le train, sans être contrô­lés, pour Per­pi­gnan…

Mais sur place, leur contact ne les re­joints pas. On leur in­dique un autre ré­seau : à Saint­Laurent­de­Cer­dans, dans les Py­ré­nées­Orien­tales, ils de­vront prendre contact avec le cu­ré. Ce­lui­ci les cache dans une cave d’hô­tel, où se trouvent dé­jà 10 autres per­sonnes (dont un Rior­geois, Serge Gi­ry). Jean change d’iden­ti­té ; il s’ap­pelle Jo­seph Gas­se­laine. Gui­dés par un pass­seur ­ « ça nous a coû­té 1.000 francs à l’époque » ­ Jean Gil­bert et Mau­rice Évain entrent en Es­pagne, sous la neige, le 19 fé­vrier 1943.

Mais l’aven­ture tourne court : ils sont ar­rê­tés par la garde ci­vile sur la route de Fi­gue­ras, vrai­sem­bla­ble­ment dé­non­cés. Conduits en pri­son, ils disent être Ca­na­diens et sont in­ter­ro­gés. Jean est en­tas­sé avec douze autres dé­te­nus dans une cel­lule pour deux, après avoir été ra­sé, dés­in­fec­té, et vac­ci­né par un dé­te­nu vé­té­ri­naire qui uti­lise la même ai­guille pour tous les pri­son­niers. Il connaît la faim et le froid. Le 8 mars 1943, il est trans­fé­ré dans une pri­son de Gé­rone, où les condi­tions sa­ni­taires sont exé­crables. C’est en dé­ten­tion qu’il fête ses 18 ans. Le 22 juin, il est pla­cé en ré­si­dence sur­veillée à Ma­drid, puis li­bé­ré. Im­mé­dia­te­ment, il s’en­gage dans les FFL et prend le ba­teau pour Ca­sa­blan­ca.

Ar­ri­vé à la ca­serne Ma­la­koff, il pré­fère re­joindre le camp de De Gaulle plu­tôt que ce­lui de Gi­raud, qu’il dé­teste. Il est ver­sé au ba­taillon d’ins­truc­tion des FFL, à Del­lys, en Al­gé­rie, jus­qu’au 1er sep­tembre 1943, avant de re­joindre le 1er ré­gi­ment d’ar­tille­rie co­lo­niale de la 1re DLF, dans le groupe « Liai­son in­fan­te­rie et re­con­nais­sance ». Son rôle, de­puis son com­mand­car équi­pé d’une ra­dio, est de trans­mettre les in­for­ma­tions à son État­ma­jor et à l’ar­tille­rie.

Il passe l’hi­ver 1943 sur la côte Est de la Tu­ni­sie, où il se lie d’une ami­tié in­dé­fec­tible avec un Mau­ri­cien, Ignace Co­mar­mond, avant de dé­bar­quer à Naples, le 26 avril 1944. Le 11 mai, la DFL com­bat les Al­le­mands qui dé­fendent Rome de­puis la ligne Gus­tav. Jean est char­gé de la liai­son avec un ré­gi­ment de blin­dés. À 23 heures, Monte­Cas­si­no est bom­bar­dé. Le 13 mai, la route de Rome est libre. En Ita­lie, il croise l’un de ses cou­sins, ori­gi­naire de SaintSym­pho­rien­de­Lay.

En pa­trouille, il marche sur une mine

Le 10 juin 1944, alors que Jean est en pa­trouille en pre­mière ligne, il marche sur une mine qui ex­plose. Sa­le­ment tou­ché à la jambe droite, il est éva­cué par une am­bu­lance qui fi­nit sa route dans un trou de bombe après un bom­bar­de­ment. Il est fi­na­le­ment opé­ré une pre­mière fois à l’hô­pi­tal 405, puis une deuxième à Naples, où il a été éva­cué par avion. En conva­les­cence, il réus­sit à convaincre le co­lo­nel Bert d’em­bar­quer pour la France, mal­gré l’avis contraire du mé­de­cin­ma­jor. Le 15 août il dé­barque en France à la CroixVal­mer (Var). Le 21 août 1944, Jean Gil­bert re­monte vers Tou­lon, puis le 26, fran­chit le Rhône vers Avi­gnon. La 1re DFL passe à proxi­mi­té de Saint­Étienne, puis de Lyon. Il par­vient à pré­ve­nir sa fa­mille de sa pré­sence, mais celle­ci ar­rive trop tard, Jean fonce dé­jà en di­rec­tion des Vosges.

Pri­son­nier en Al­le­magne

Les Al­le­mands, re­grou­pés au­tour de Bel­fort, ré­sistent jus­qu’à la mi­no­vembre. La 1re DFL se trans­porte en­suite jus­qu’à Royan, puis re­part dans les Ar­dennes. Jean passe le ré­veillon de la Saint Syl­vestre dans une fa­mille près de Bac­ca­rat (Meurthe­et­Mo­selle) : « Ils n’avaient pas grand­chose. On a sor­ti nos boîtes de Beans », se sou­vient­il. Dé­but jan­vier 1945, Jean Gil­bert et Ignace Co­mar­mond ins­tallent une ligne té­lé­pho­nique dans une mai­son, face à la mai­rie d’Oben­heim (Bas­Rhin) quand la ville est en­cer­clée. Ils sont pris sous les obus, mais conti­nuent à trans­mettre. Ré­fu­giés dans la cave de la mai­rie, ils sont faits pri­son­niers par les Al­le­mands le 10 jan­vier.

À pied, en ca­mion, puis en train, ils fran­chissent le Rhin et sont bom­bar­dés par l’avia­tion al­liée. Ils si­gnalent leur pré­sence aux pi­lotes en ma­té­ria­li­sant des Croix de Lor­raine au sol, avec leurs ca­potes. Ils ar­rivent, après 15 jours, au sta­lag XII D, près de Nu­rem­berg. Entre­temps, la mai­rie de Cru­seilles a re­çu un té­lé­gramme an­non­çant le dé­cès de Jean Gil­bert !

Le 18 avril 1945, alors que les Al­le­mands ne peuvent plus conte­nir l’avance al­liée, Jean, Ignace et deux autres pri­son­niers, s’évadent. Le 20 avril, ils tra­versent les lignes al­le­mandes et tombent sur les Al­liés. Jean et Ignace re­joignent leur uni­té, sta­tion­née à Nice, le 27 avril. On leur re­met la Croix de guerre. Ils partent en­suite en per­mis­sion à Cru­seilles. Puis, le 8 mai, alors qu’ils se rendent à Tho­non, les cloches se mettent à son­ner : l’Al­le­magne vient de ca­pi­tu­ler.

Jean est dé­mo­bi­li­sé le 8 août 1945. Ins­crit au ly­cée Ber­thol­let d’An­ne­cy, qui au­rait dû lui per­mettre de pas­ser son bac en fé­vrier 1946, il ne par­vient pas à res­ter dans l’éta­blis­se­ment. Il se sent « comme une bête cu­rieuse de 20 ans pour les autres élèves. » Il aide d’abord son père à la fro­ma­ge­rie fa­mi­liale, puis re­joint son oncle, Louis Gil­bert, trans­por­teur au Co­teau, of­fi­ciel­le­ment pour quelques se­maines. Plus tard, il épou­se­ra An­ny Sch­nee­ber­ger, une Roan­naise.

La deuxième vie de Jean Gil­bert al­lait com­men­cer, mais ce­ci est une autre his­toire. ■

(*) La 1re di­vi­sion fran­çaise libre fut la prin­ci­pale uni­té des Forces fran­çaises libres (FFL) pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Elle était com­po­sée d’Eu­ro­péens et de sol­dats des co­lo­nies.

Dé­non­cé en Es­pagne puis té­moin de la chute de Monte Cas­si­no

PHO­TO CH­RIS­TIAN VER­DET

MÉ­DAILLES. Outre la Croix de guerre, Jean Gil­bert a re­çu de nom­breuses dé­co­ra­tions pour son en­ga­ge­ment dans les FFL et sa par­ti­ci­pa­tion aux com­bats pour li­bé­rer la France.

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