Ils pra­tiquent en­core la trans­hu­mance

Pierre­Yves et Éliane Mé­chin montent leurs bre­bis à l’es­tive de Gar­nier de­puis trente ans

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Reportage - Lae­ti­tia Co­hen­det lae­ti­tia.co­hen­det@cen­tre­france.com

Seize ki­lo­mètres sé­parent la ferme des Mé­chin à Di­mi­nasse de leur parc d’es­tive à Saint-Bon­net-le-Cour­reau. Le Pays a mar­ché dans leurs traces, ven­dre­di 16 juin. Une ex­pé­rience rare, en voie d’ex­tinc­tion.

Les bêtes poussent au mol­let, leur souffle chaud pres­sant nos cuisses à chaque nou­veau ta­lus. La tête de cor­tège avance d’un bon pas, la moindre halte sanc­tion­née d’un coup de sa­bot. 200 bre­bis mère ont pris la route des scie­ries ce ven­dre­di ma­tin, aban­don­nant pour l’été 180 de leurs congé­nères. « Toutes ne montent pas à l’es­tive, ex­plique Pierre­Yves Mé­chin, éle­veur à Di­mi­nasse. Si c’était le cas, nos par­celles, non pâ­tu­rées, per­draient en va­leur. »

Le Fo­ré­zien, d’un lé­ger mou­ve­ment d’épaule, in­flé­chit la pro­gres­sion du groupe, dé­si­gnant de son bâ­ton un sentier man­gé par les brous­sailles. Son iti­né­raire, en trente ans, n’a ja­mais dé­vié. « Il y a bien un pas­sage plus court par Chor­sin, confiet­il. Mais il est très ac­ci­den­té dans les der­niers ki­lo­mètres. » Ses pre­miers re­pé­rages au prin­temps 1989 (il ve­nait de quit­ter l’usine Mi­che­lin pour suc­ cé­der à son père, éle­veur de bo­vins) l’ont dis­sua­dé d’y en­ga­ger le bé­tail. Sa route grimpe en fo­rêt. Sen­teurs acides de pin. Arôme sucré de fraises. Un concert de clo­chettes re­mue la char­mil­le. Cinq per­sonnes, tout au plus, en­cadrent la pro­ces­sion. Une dis­cré­tion qu’af­fec­tionnent le Chal­ma­zel­lois et sa femme. Que les Alpes gardent leur spec­tacle… Éliane et Pierre­Yves ne montent à l’es­tive qu’en­tou­rés de gens du cru par­ta­geant leurs va­leurs. Amou­reux de la tra­di­tion. « Les éle­veurs ne prennent plus le temps, constate Pierre­Yves. Cer­tains viennent des monts du lyon­nais. Dif­fi­cile pour eux de tra­ver­ser à pied les grands axes. Et avec les sys­tèmes in­ten­sifs, les bre­bis ont per­du le ré­flexe de la marche. Beau­coup, en consé­quence, font le choix de la bé­taillère. »

Pre­mières côtes, pre­mières sueurs. Les bre­bis tirent la langue, ha­le­tant à grand bruit. Seul le chien dé­borde d’une in­fer­nale éner­gie. « Pied Yo­ko ! Seat ! » L’ordre claque. Le Bor­der Col­lie sus­pend sa course, gar­dant un oeil, tout de même, sur les bêtes oc­cu­pées à dé­chi­que­ter la vé­gé­ta­tion basse. « Le chien tra­vaille beau­coup du re­gard, ex­plique Pierre­Yves. On ne pour­rait pas le mettre au trou­peau sans une par­faite maî­trise du stop et du rap­pel. Il ris­que­rait d’ex­ci­ter les bre­bis. »

Les ber­gers dif­fi­ciles à convaincre

La cha­leur a eu rai­son des der­nières vel­léi­tés lorsque le groupe at­teint Chas­si­rate sur le coup des mi­dis. L’heure du cas­se­croûte. Sau­cis­son, fro­mages de chèvre et pâ­té aux pommes mai­son (« une tra­di­tion pour les ven­danges et les bat­teuses », pré­cise Éliane) tournent dans la car­rière, ar­ro­sés de fram­boi­sine. De quoi di­gé­rer sept ki­lo­mètres (et 500 mètres de dé­ni­ve­lé) ava­lés en deux heures. Neuf res­tent à par­cou­rir, sur les pla­teaux, jus­qu’à l’es­tive de Gar­nier.

Au bout nous at­tendent 550 hec­tares de pâ­tures que se par­tagent du­rant quatre mois dix trou­peaux de 80 à 400 têtes. « Ce­la re­pré­sente 1.600 bre­bis et 200 gé­nisses, glisse Pier­reYves qui fut, pen­dant vingt, le pré­sident de la Si­ca ges­tion­naire du site (so­cié­té d’in­té­rêt col­lec­tif agri­cole). C’est une es­tive un peu spéciale. Tout y est clos. À cha­cun son par­cage. »

Un ber­ger, em­ployé pour la sai­son, lo­gé en jas­se­rie et do­té d’un 4 x 4, s’as­su­ re, trois à quatre fois par jour, de la bonne san­té du bé­tail. Les condi­tions de tra­vail sont idéales : pas de dis­per­sion en cas d’orage, pas de pré­da­teur… Pour­tant le re­cru­te­ment est dif­fi­cile. « Les vrais ber­gers, les purs et durs, ne veulent pas venir, confie Pierre­Yves. Pour eux le mé­tier est in­dis­so­ciable de la conduite de trou­peau. Nous tra­vaillons sou­vent avec les pro­fes­sion­nels re­ve­nant des Alpes, fa­ti­gués de cô­toyer les loups. »

Une brise lé­gère agite les jas­se­ries de Col­leigne. Le temps s’est ar­rê­té dans ce coin sus­pen­du de mon­ta­ gne. Éliane a pris la tête du bé­tail, une for­ma­li­té pour la quin­qua­gé­naire qui “pro­mène” fré­quem­ment son chep­tel dans les sen­tiers avoi­si­nant Di­mi­nasse au prin­temps, lorsque l’herbe de la ferme vient à manquer. Ar­ni­ca, gentianes, ca­rottes sau­vages et même dro­se­ra (pe­tite plante car­ni­vore s’épa­nouis­sant dans les tour­bières) ja­lonnent la ba­lade jus­qu’au pré loué 12 € la sai­son par tête, comme sus­pen­du aux confins du monde.

« Ce n’est pas le club Med ici »

Les muscles souffrent en­core de quelques en­jam­bées dans les bruyères mais le tra­vail est ac­com­pli. « Quelle chance d’avoir pu vivre ça, souffle Odile, ré­si­dante à Chal­ma­zel. Ce n’est pas le club Med ici. On est dans l’au­then­tique, et la tra­di­tion est si belle… » Per­du­re­ra­t­elle ? Les trois en­fants du couple ont em­bras­sé d’autres car­rières (l’une est cher­cheuse, l’autre em­ployé dans la mé­ca­nique agri­cole, le troi­sième cui­si­nier­trai­teur à Mont­bri­son) mais les Mé­chin sont ré­so­lus à trans­mettre leur pa­tri­moine et leur passion. « On ne perd pas es­poir », glisse Éliane. La route est en­core longue. ■

EN BA­LADE. Sur les pla­teaux des Hautes-Chaumes, en di­rec­tion des jas­se­ries de Col­leigne. Les 200 bre­bis des Mé­chin (race à viande) gagnent chaque an­née leur zone d’es­tive à Saint-Bon­net-le-Cour­reau.

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