Tem­pête du siècle : per­sonne n’a ou­blié

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - PHO­TO D’AR­CHIVES.

DÉ­SASTRE. Le pas­sage de l’ou­ra­gan Mar­tin, les 27 et 28 dé­cembre 1999, avait oc­ca­sion­né d’énormes dé­gâts dans la Loire, ra­sant 11 % des fo­rêts lo­cales.

CONTRE­COUP. Les pay­sages ont chan­gé suite à la tem­pête. À Pé­ri­gneux, les ha­bi­tants re­doutent un nou­veau coup de vent.

Ja­mais dans la Loire on n’avait en­re­gis­tré de tels re­cords. 130 km/h sur les ver­sants des Hautes Chaumes, 184 km/h sur les re­liefs du Pi­lat. Les ra­fales, en 1999, ont tout em­por­té sur leur pas­sage : toi­tures, fo­rêts et pa­tri­moine.

Il fait nuit noire, ce 27 dé­cembre 1999. Le vent souffle. Le vent hurle. De si­nistres cra­que­ments hé­rissent les val­lons fo­ré­ziens. 24 heures se sont écou­lées de­puis le pas­sage de Lo­thar dans le Nord de l’Hexa­gone. L’ou­ra­gan n’a fait qu’ef­fleu­rer le Mas­sif cen­tral mais une deuxième dé­pres­sion bap­ti­sée Mar­tin dé­ferle à pré­sent sur la Loire.

À Bon­son, Mar­cel Murgue quitte la cha­leur de son foyer. Il est 19 heures. Les alarmes mu­ni­ci­pales, re­liées à son do­mi­cile, lui si­gnalent un pro­blème au dé­pôt de la voi­rie. « Ça souf­flait dur mais je n’ai rien trou­vé là­bas, se sou­vient l’an­cien maire. C’est en re­des­cen­dant par la rue du Pon­tet que je suis tom­bé sur les cèdres du Bois do­ré. Trois étaient à terre. Les dix arbres de 7 à 8 mètres ont flan­ché dans la nuit, tom­bés comme des al­lu­mettes. »

Par deux fois dans les heures qui suivent, l’élu re­tourne à son lotissement ; d’abord pour ré­cu­pé­rer sa tron­çon­neuse, en­suite pour faire le plein d’es­sence. Ac­com­pa­gné de deux em­ployés de la com­mune, il dé­bite des vé­gé­taux sans re­lâche. Et sans au­cune aide ex­té­rieure, songe­t­il, poin­tant avec le re­cul l’in­ci­visme de cer­tains ad­mi­nis­trés. « Il y avait un arbre cou­ché rue des Ja­ve­lottes qui avait fait une tran­chée nette dans le mur d’une pro­prié­té, raconte­t­il. Après l’avoir dé­ga­gé, nous avons em­pi­lé les mor­ceaux dans la rue. Une heure après, les tron­çons avaient re­joint le coeur de l’ha­bi­ta­tion. Les gens au­raient au moins pu sor­tir nous payer un ca­fé… »

Dix an­nées de coupes en l’es­pace de quelques heures

« Quand les pom­piers m’ont joint pour me si­gna­ler un arbre en tra­vers de la route de Su­ry et to­ta­le­ment in­vi­sible dans l’obs­cu­ri­té, j’ai pen­sé qu’il fal­lait nous ou­tiller da­van­tage. Nous sommes al­lés ré­cu­pé­rer un trac­to­pelle

Les grands cèdres bleus tom­baient comme des al­lu­mettes. Les dix arbres du Bois do­ré ont flan­ché dans la nuit.

au dé­pôt. Il n’y avait plus de cou­rant. Il a fal­lu bran­cher le groupe électrogène pour ou­vrir le por­tail élec­trique. Le vent ve­nait de l’Ouest. Je n’avais qu’une peur : qu’il ar­rache le van­tail. Ja­mais nous n’avons fait aus­si vite. »

Les ra­fales, en­re­gis­trées par les ser­vices mé­téo­ro­lo­giques at­teignent des som­mets sans pré­cé­dent. Au col de la Loge, à La Cham­ba, l’ané­mo­mètre grimpe à 130 km/h, « avant de rendre l’âme », re­late Jacques Rou­zet dans son ou­vrage consa­cré aux Grandes ca­tas­trophes de la Loire, men­tion­nant un re­cord au Crêt de l’Oeillon, dans le Pi­lat, avec des pointes à 184 km/h.

Au ré­veil, le spec­tacle est dé­so­lant. Si la tem­pête n’a fait au­cune vic­time dans le dé­par­te­ment (92 per­sonnes y ont lais­sé la vie sur le plan na­tio­nal), 40.000 foyers sont pri­vés d’élec­tri­ci­té. Les centres de se­cours, submergés d’ap­pels, ef­fec­tuent jus­qu’à 5.000 in­ter­ven­tions dans les trente­six heures. On es­time à 500 mil­lions de francs (plus de 76 mil­ lions d’eu­ros) les dé­gâts oc­ca­sion­nés aux toi­tures. Mais la plaie la plus vive af­fecte le cou­vert fo­res­tier. La­bou­rés, ba­la­frés, les bois ne sont plus que l’ombre d’eux­mêmes.

L’ou­ra­gan a re­la­ti­ve­ment épar­gné le Roan­nais et le Pi­lat mais la fu­reur du ciel s’est abat­tue et achar­née sur le pla­teau de SaintBon­net­le­Châ­teau, har­ce­lant Gu­mières et toute la zone de Ver­rières­en­Fo­rez. Trois mil­lions de m3 sont à terre, l’équi­valent de dix ans de coupes. La perte fi­nan­cière est énorme pour les pro­prié­taires (le bois su­bit une forte dé­va­lua­tion en rai­son de sa grande pro­fu­sion ; un sa­pin ven­du sur pied 40 € du m3 avant tem­pête dans les Monts du Fo­rez ne se mon­naie pas au­de­là de 20 € après 1999. Les cours chutent même à 5 € du m3 sur cer­taines par­celles). Les grands pro­prié­taires de Saint­Jean­So­ley­mieux ac­cusent jus­qu’à 150.000 € de moins­va­lue.

Pour­tant le pré­ju­dice est aus­si et sur­tout mo­ral. Car de très nom­breuses par­celles, dans la Loire, ont pour leur pro­prié­taire un ca­rac­tère pa­tri­mo­nial, dou­blé d’une va­leur af­fec­tive. « C’est le bois hé­ri­té du père ou du grand­père où l’on al­lait en­fant cou­per un sa­pin chaque hi­ver, glisse Ju­lien Blan­chon, tech­ni­cien au centre ré­gio­nal de la pro­prié­té fo­res­tière. La tem­pête a for­te­ment ébran­lé ces hommes et ces femmes at­ta­chés à leurs sou­ve­nirs. Beau­coup en parlent en­core avec les larmes aux yeux. »

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