« Sor­tir de la ferme, si­non on est mort »

Les agri­cul­teurs sont par­fois confron­tés à des si­tua­tions de mal­être dif­fi­ciles à sur­mon­ter

Le Pays Roannais (Montbrison) - - Vie départementale - Jean-Fran­çois Ver­net jean-fran­cois.ver­net@cen­tre­france.com

La crise per­sis­tante dans le mi­lieu agri­cole conduit de nom­breux agri­cul­teurs à l’ir­ré­pa­rable. En 2016 en France, un agri­cul­teur s’est sui­ci­dé tous les deux jours, se­lon une étude de l’agence de san­té pu­blique. Pour évi­ter ces drames, il est for­te­ment re­com­man­dé d’évi­ter la so­li­tude et le si­lence, comme le sou­ligne Chan­tal Pré­vost, psy­cho­logue à Mont­bri­son.

Vous êtes ins­tal­lée à Mont­bri­son, dans une com­mune dite « rur­baine ». Les agri­cul­teurs poussent-ils

la porte de votre ca­bi­net ? Quelques pay­sans sont ve­nus me voir mais le plus sou­vent, c’est la femme qui vient car le mari ne parle plus à la mai­son, la vie de­vient dif­fi­cile, le couple en « prend un coup ».

Le gros pro­blème ac­tuel­le­ment, c’est l’iso­le­ment, la so­li­tude. Il faut ab­so­lu­ment évi­ter ce­la et sor­tir de la ferme, si­non on est mort. Au­tre­fois, il y avait les bis­trots, les ca­fés où les pay­sans pou­vaient échan­ger, dis­cu­ter entre eux… C’est un mé­tier in­ di­vi­dua­liste et an­xio­gène. Il faut que l’agri­cul­teur ar­rive à re­con­naître ses li­mites et oser dire la vérité.

Qu’en­ten­dez-vous par « mé­tier

an­xio­gène » ? Il y a des lois scé­lé­rates qui les font souf­frir. Ils ont de plus en plus de contraintes liées au mon­dia­lisme, à l’eu­ro­péisme. Ils su­bissent des in­jonc­tions pa­ra­doxales. Pre­nons par exemple la production de lait. Il leur a été de­man­dé de pro­duire moins de lait, puis on a en­le­vé les quo­tas en 2015 et ils doivent de­puis en pro­duire plus. Ils ont un tra­vail in­ten­sif, des re­ve­nus faibles, des charges sou­vent en aug­men­ta­tion… Ils doivent aus­si faire face à la concur­rence étran­gère. Cer­tains sombrent dans l’an­goisse et le déses­poir.

Des me­sures sont-elles mises en place pour pré­ve­nir les agri­cul­teurs en dé­pres­sion ? Dans cer­taines ré­gions de France, cer­tains agri­cul­teurs tra­vaillent en « sen­ti­nelle », c’est­à­dire en bi­nôme com­po­sé d’un jeune et un plus an­cien. Ré­sul­tat : ils sont ap­pa­rem­ment deux fois moins stres­sés. Les vé­té­ri­naires, les ven­deurs de bé­tail ou en­core les contrô­leurs de lait sont sen­si­bi­li­sés pour dé­tec­ter les signes avant­cou­reur de la dé­pres­sion chez l’agri­cul­teur. La MSA (Mu­tuelle so­ciale agri­cole) a aus­si mis en place une cel­lule de pré­ven­tion du sui­cide (voir ci­des­

Y au­rait-il un pro­fil type de l’agri­cul­teur prêt à « pas­ser à

l’acte » ? Pas for­cé­ment, mais plu­sieurs pro­fils ren­contrent des dif­fi­cul­tés. Il y a le re­trai­té, qui a connu l’âge d’or et qui se re­trouve avec un faible re­ve­nu ; le jeune qui vient de s’en­det­ter car il a vé­cu une trans­mis­sion de ferme qu’il doit mo­der­ni­ser. Cer­tains d’entre eux se sentent très mal car ils ne par­viennent pas à faire per­du­rer ce que leurs aïeux ont réus­si à en­tre­prendre. Et puis il y a le pro­fil de l’agri­ culteur dont l’ac­ti­vi­té ne dé­colle pas, qui a la qua­ran­taine et qui ne s’en sort pas. Il ne voit pas le bout du tun­nel. Mais heu­reu­se­ment, il y a aus­si ceux qui réus­sisent, ne som­brons pas dans le pes­si­misme ! La France reste un pays agri­cole. Il suf­fit de la tra­ver­ser pour s’en rendre compte. Il faut que les agri­cul­teurs se disent qu’ils peuvent être acteurs d’un chan­ge­ment éco­no­mique. Pre­nez l’exemple de ceux qui ouvrent des gîtes ru­raux, qui pré­co­nisent le cir­cuit court, qui se spé­cia­lisent dans le bio… C’est une réa­li­té, no­tam­ment dans les monts du Fo­rez. Il faut aus­si sor­tir de l’image du « pauvre pay­san », pour pa­ra­phra­ser Fer­nand Rey­naud.

C’est-à-dire ? Xa­vier Beu­lin (an­cien pré­sident de la FDSEA, dis­pa­ru en fé­vrier der­nier,

N.D.L.R.) di­sait : « Il faut sor­tir du com­pas­sion­nel avec les agri­cul­teurs ». Il vou­lait dire par là qu’ils ne veulent pas da­van­tage d’aides de l’Eu­rope ou qué­man­der des sub­ven­tions. Ils veulent sim­ple­ment vivre de leur tra­vail. Ils se sentent par­fois dé­lais­sés par la so­cié­té mais ils sont d’uti­li­té pu­blique. Après la guerre, leur rôle a été consi­dé­rable car ils de­vaient nour­rir la France. Et c’est tou­jours le cas au­jourd’hui. »

Se­lon la psy­cho­logue Chan­tal Pré­vost, le gros pro­blème des agri­cul­teurs, « c’est l’iso­le­ment, la so­li­tude ».

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