L’in­croyable pillage des étangs du Fo­rez

Les étangs fo­ré­ziens font le bon­heur du vo­la­tile ; les pro­prié­taires ap­pellent à l’aide

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Lae­ti­tia Co­hen­det lae­ti­tia.co­hen­det@cen­tre­france.com

EN­NE­MI PU­BLIC N°1.

La pré­da­tion du grand cor­mo­ran a di­vi­sé par quatre, en quinze ans, la pro­duc­tion pis­ci­cole dans le Fo­rez.

DIS­PA­RI­TION.

Les pro­prié­taires d’étangs, dont l’ac­ti­vi­té n’est plus ren­table, re­noncent à la pêche et à l’en­tre­tien des mi­lieux.

Le pa­villon de chasse, cons­truit en bor­dure de la dé­par­te­men­tale, a le charme des fer­mettes bour­geoises, meu­blé de coffres en bois et de tro­phées ani­ma­liers. La vue de­puis la digue s’ouvre sur 25 hec­tares de ma­rais, l’étang du Pa­lais, l’une des six pro­prié­tés de Mi­chel Mont­ser­ret. Quatre gé­né­ra­tions, avant lui, ont ché­ri ces eaux mi­ra­cu­leuses. « Mes grands­pa­rents, mes pa­rents et moi­même, avons connu la belle époque », confie le Fo­ré­zien. Celle des grandes pêches (jus­qu’à 400 kg de pois­son pré­le­vés sur un hec­tare) au­jourd’hui ré­duites à peau de cha­grin. Carpes, gar­dons, sandres n’y fraient plus, dé­vo­rés jus­qu’à l’ar­rête par le grand cor­mo­ran. La pro­duc­tion, en dix ans, a chu­té de 80 % (de 675 tonnes à 125 tonnes dans la Loire). Un mas­sacre im­pos­sible à en­di­guer tant le vo­la­tile a pris ses aises. « Jus­qu’à il y a trois ans, le cor­mo­ran était un mi­gra­teur hi­ver­nal, ex­plique Guy Ju­lienLaf­fe­rière, pré­sident du syn­di­cat des étangs du Fo­rez. Au­jourd’hui, nous avons un chep­tel ni­di­fi­ca­teur qui « tape » dans nos pro­duits ar­ri­vés à terme mais aus­si dans les ale­vi­nages du dé­but de sai­son, en fé­vrier, mars. C’est le drame ab­so­lu. »

Des ca­nards en voie de dis­pa­ri­tion

« Ils nous mangent le blé en herbe », se dé­sole Mi­chel Mont­ser­ret. Le mal est d’au­tant plus vif qu’il de­meure in­quan­ti­fiable jus­qu’à la pêche or­ches­trée en no­vembre. Mi­chel Mont­ser­ret a bien in­ves­ti dans plu­sieurs dis­po­si­tifs : un ap­pa­reil imi­tant le bruit des orques et des fi­lets de pro­tec­tion mais rien n’y fait. Il as­siste im­puis­sant au rapt quo­ti­dien de­puis son pon­ton.

« Nous ne sommes plus que des ber­gers de cor­mo­rans. Les oi­seaux ar­rivent dès huit heures du ma­tin et s’en donnent à coeur joie pen­dant sept heures. Puis ils s’ins­tallent dans les arbres, le temps de sé­cher. » Les au­to­ri­sa­tions de tir, li­mi­tées à cer­taines pé­riodes de l’an­née, ne suf­fisent pas à les mettre en fuite. Pro­blème qui, ajou­té à la sé­che­resse (« l’eau étant moins abon­dante, la nour­ri­ture dé­pé­rit faute d’oxy­gé­na­tion »), dé­cou­rage les pro­prié­taires. Beau­coup, faute de ren­ta­bi­li­té, re­noncent à l’em­pois­son­ne­ment et à la pêche. Ce qui n’est pas sans consé­quences sur le bio­tope. « Quand on ne pêche plus, on ne vi­dange plus, ex­plique Guy Ju­lienLa­fer­rière (lire ci­contre).

Du coup, les sé­di­ments montent très vite, les pay­sages changent et la bio­di­ver­si­té s’ap­pau­vrit. »

Un pa­ra­doxe éco­lo­gique com­plet

« Cet été, je n’ai pas aper­çu plus de deux cents ca­nards, note Mi­chel Mont­ser­ret. Alors qu’on pou­vait en voir 10.000 dans le pas­sé. L’étang sem­blait s’en­vo­ler… Je reste ac­cro­ché par pas­sion. J’es­saie de trou­ver des so­lu­tions, mais il faut pou­voir sup­por­ter les coûts d’em­pois­son­nage et de ges­tion. » L’en­tre­tien des digues, des che­mins fo­res­tiers, des postes de chasse, la créa­tion d’îlots… Un bou­lot de tous les ins­tants, six mois par an.

Le Fo­ré­zien, sous ses al­lures de gent­le­man bri­tan­nique, mous­tache im­pec­ ca­ble­ment taillée et fu­seau en tweed, ne mé­nage pas ses ef­forts. Il élève, de­puis quelque temps, des pois­sons de sport de 15 ou 20 kg. « Ceux­là, le cor­mo­ran ne les bouffe pas, sou­rit­il. Je les re­vends à des par­cours de pêche, les An­glais en sont friands. Mais c’est une toute pe­tite niche. »

Au loin, un plu­mage ar­gen­té raye la sur­face des eaux grises. Un hé­ron cen­dré se dresse sur ses pattes. Pré­da­teur, lui aus­si. Mi­chel Mont­ser­ret sou­pire. « Les étangs fi­gurent dans les es­paces na­tu­rels sen­sibles du dé­par­te­ment. Ils sont très pro­té­gés. On ne fait pas ce qu’on veut et dans le même temps per­sonne ne nous donne les moyens de les en­tre­te­nir. Les éle­veurs dont les loups dé­vorent les bre­bis bé­né­fi­cient d’une aide de l’État. Nous, au­cune so­li­da­ri­té ne joue à notre en­droit. C’est un pa­ra­doxe éco­lo­gique com­plet. »

FEU SA­CRÉ. Mi­chel Mont­ser­ret n’a pas re­non­cé à la pêche mal­gré les dé­gâts oc­ca­sion­nés par le grand cor­mo­ran.

Nous ne sommes plus que des ber­gers de cor­mo­rans. Ils nous mangent le blé en herbe.

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