Laurent Ca­diou, vé­té­ri­naire d’an­tan

Le vé­té­ri­naire de cam­pagne Laurent Ca­diou a sillon­né les routes du Fo­rez pen­dant plus de 30 ans

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Jean-Fran­çois Ver­net jean-francois.ver­net@cen­tre­france.com

SOU­VE­NIRS. Le vé­té­ri­naire de cam­pagne a sillon­né les fermes de la plaine et des monts du Fo­rez pen­dant 32 ans.

TÉ­MOI­GNAGE. Re­trai­té de­puis 2008, l’Éco­tayien dé­crit un monde ru­ral qui a pro­fon­dé­ment chan­gé.

Laurent Ca­diou a ran­gé ses ou­tils de vé­té­ri­naire le 1er jan­vier 2008. Près de dix ans plus tard, ce Sa­voyard d’ori­gine se re­mé­more les 32 an­nées qu’il a pas­sées à soi­gner les bêtes des fermes fo­ré­ziennes et à cô­toyer les pay­sans du coin.

Le re­gard bleu ciel est en­core bien alerte. La mous­tache, par­fai­te­ment taillée, ac­cen­tue le sou­rire de Laurent Ca­diou qui se des­sine lors­qu’il évoque sa pas­sion pour le tou­risme équestre. Ca­va­lier oc­ca­sion­nel, la si­lou­hette du sep­tua­gé­naire est sur­tout connue dans le Fo­rez pour son pas­sé de vé­té­ri­naire de cam­pagne.

« À l’époque, le vé­té­ri­naire pas­sait pour un pré­da­teur » « Au dé­but, quand je re­fu­sais la gnôle, je me fai­sais presque mal voir »

Une pro­fes­sion qu’il a exer­cée pen­dant plus de 30 ans, dans la plaine comme dans les monts du Fo­rez. « Je fai­sais 80.000 ki­lo­mètres par an, de jour comme de nuit et par tous les temps », se re­mé­more ce­lui qui a tou­jours pri­vi­lé­gié les ani­maux de ferme aux do­mes­tiques. « Je fai­sais bien quelques chiens et chats, mais ce n’était pas trop mon truc », concède­t­il, presque dix ans après avoir quit­té son ca­bi­net, bou­le­vard Car­not, en plein coeur de Montbrison. « Ça me plai­sait, mais j’étais bien content d’ar­rê­ter en 2008. » Laurent Ca­diou avait alors 64 ans. Son pre­mier ca­bi­net, il l’avait ins­tal­lé rue de la Ré­pu­blique en 1975, après avoir quit­té l’école de vé­té­ri­naire de Pa­ris en 1967 et ap­pris le mé­tier en Nor­man­die, en Lor­raine, en Hau­teSa­voie, dans le Cha­ro­lais ou en­core en Haute­Loire. « J’ai un peu voya­gé pour ap­prendre le plus de mé­thodes pos­sibles avant de me mettre à mon compte. »

Du haut de ses tren­te­deux ans de car­rière pas­sés dans ce Fo­rez qu’il a re­joint par amour, Laurent Ca­diou est un té­moin pri­vi­lé­gié de l’évo­lu­tion de la so­cié­té et du pay­sage ru­ral. « Je me pro­mène par­fois dans les vil­lages des monts du Fo­rez et ça me dé­sole de voir qu’il n’y a presque plus de pay­sans, par­fois même plus un pe­tit bis­trot, pour s’ar­rê­ter boire un coup, dé­plore­t­il, avec un brin de nos­tal­gie. Les fermes qui res­tent au­jourd’hui, ce sont des han­gars au mi­lieu des prés. Au­tre­fois, il y avait une vraie vie ru­rale, avec des ani­maux sur les routes et beau­coup plus de pe­tites fermes dont cer­taines vi­vaient en au­tar­cie. Cette vie ru­rale s’est ra­ré­fiée, elle s’est asep­ti­sée. Pour ain­si dire, il n’y a presque plus de vie ru­rale. »

« Quand tout se passe bien, c’est fa­bu­leux… »

Ce monde pay­san, Laurent Ca­diou l’a cô­toyé de près. Sa pro­fes­sion lui a ou­vert les portes de cen­taines de fermes, de Sa­vi­gneux, à Champ­dieu, de Ver­rières­en­Fo­rez à Saint­An­thème. « Les pay­sans de l’époque, ils étaient par­tout pa­reil. C’est une ques­tion de men­ta­li­té, for­gée par les dif­fi­cul­tés in­hé­rentes à leur ac­ti­vi­té. Ils étaient par­fois consi­dé­rés comme ra­dins, mais pas plus que les autres. Ils fai­saient at­ten­tion à leur éco­no­mie. Mais la plu­part du temps, j’en­tre­te­nais de bons rap­ports avec eux. » En­fin, quand tout se dé­rou­lait comme pré­vu… « Quand tout va bien, c’est fa­bu­leux ! Ils vous in­vitent chez eux. Mais dès qu’il y a un sou­ci, ils ou­blient tout ça. Vous n’êtes plus leur co­pain. Il suf­fit d’un vê­lage qui se passe mal ou d’une vache qui fait une hé­mor­ra­gie ova­rienne… Heu­reuse­ ment, ces cas me sont ra­re­ment ar­ri­vés. Je com­prends très bien cette at­ti­tude en même temps. Ils payaient et at­ten­daient un ré­sul­tat en re­tour… »

D’au­tant que l’ar­ri­vée du vé­té­ri­naire oc­ca­sion­nait for­cé­ment des frais… « On sor­tait d’un cor­po­ra­tisme qua­si gé­né­ral. Mon pré­dé­ces­seur ba­clait un peu le tra­vail. J’ai dû re­do­rer un peu l’image du vé­té­ri­naire, qui pas­sait pour un pré­da­teur. Mais j’ai vu les men­ta­li­tés évo­luer à ce su­jet. Faire ap­pel à un vé­té­ri­naire est pro­gres­si­ve­ment de­ve­nu un in­ves­tis­se­ment. On tra­vaillait par contrat, pour pré­ve­nir les ma­la­dies plu­tôt que les soi­gner. Les ex­ploi­ta­tions gran­dis­saient et les pay­sans sont al­lés dans le sens de la ra­tio­na­li­sa­tion. »

Au fil de sa car­rière, Laurent Ca­diou a aus­si sen­ti une évo­lu­tion dans le ju­ge­ment de sa ré­ac­ti­vi­té et de sa ra­pi­di­té d’in­ter­ven­tion. « La pa­tience n’était pas la même, se­lon que j’in­ter­ve­nais dans la plaine ou dans les monts du Fo­rez. On nous consi­dé­rait dé­jà comme des lar­bins. À Sa­vi­gneux, par exemple, on ne com­pre­nait pas, par­fois, que je n’ar­rive pas dans les cinq mi­nutes sui­vant le coup de té­lé­phone. Ils râ­laient. A contra­rio, il me fal­lait trois­quarts d’heure pour al­ler à Sau­vain. Quand j’ar­ri­vais au bout d’une heure, on me di­sait que j’avais bien rou­lé », rit­il. Qu’im­porte le dé­lai, si l’in­ter­ven­tion s’était bien dé­rou­lée, Laurent Ca­diou se voyait sou­vent pro­po­ser « le ca­non », com­pre­nez un pe­tit verre de gnôle en guise de re­mer­cie­ment. « C’était un vrai fléau, au dé­but.

Quand je re­fu­sais, je me fai­sais mal voir. Mais ça a chan­gé avec les an­nées. Les voi­tures sont de­ve­nues le moyen de dé­pla­ce­ment prin­ci­pal, cer­tains ont eu des en­fants et ont com­pris qu’on ne pou­vait pas faire n’im­porte quoi », as­sure­t­il, en se re­mé­mo­rant tou­te­fois quelques anec­dotes crous­tillantes, comme ce pay­san qui l’avait ap­pe­lé le ma­tin, mais ne se sou­ve­nait plus pour­quoi à son ar­ri­vée à la ferme. Ou en­core cet ha­bi­tué du mar­ché de Montbrison, qui, ayant « abu­sé du ca­non », se fai­sait ra­me­ner jus­qu’à sa ferme par son che­val. Nul be­soin de GPS, l’ani­mal connais­sait la route…

Des sou­ve­nirs et des anec­dotes, Laurent Ca­diou en a à la pelle. Il a d’ailleurs po­sé les se­ringues et pris la plume pour écrire Voyage dans un monde ré

vo­lu*, un re­cueil au­tour de ce monde ré­vo­lu, qu’il a connu et dont il parle avec bien­veillance. ■

*L’ou­vrage est consul­table au centre so­cial.

PHO­TO JEAN-FRAN­ÇOIS VER­NET

Laurent Ca­diou s’est ins­tal­lé dans le Fo­rez en 1975.

VÉ­TÉ­RI­NAIRE. Laurent Ca­diou a sillon­né la plaine et les monts du Fo­rez par tous les temps. Il a consta­té l’évo­lu­tion du monde ru­ral et de la so­cié­té en trente-deux an­nées de car­rière pas­sées dans le Fo­rez.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.