Tor­tu­ré à mort pour 63 francs en 1895 à Saint-Mar­cel­lin

Deux vo­leurs avaient tor­tu­ré un vieil homme à Saint­Mar­cel­lin­en­Fo­rez, en fé­vrier 1895

Le Pays Roannais (Montbrison) - - La Une - Sé­go­lène Per­ret se­go­lene.per­ret@cen­tre­france.com

Cet été, Le Pays Fo­rez-Coeur de Loire re­vient sur d’an­ciennes af­faires cri­mi­nelles ju­gées par la cour d’as­sises de la Loire. Cette se­maine, le crime de Saint-Mar­cel­li­nen-Fo­rez. Âmes sen­sibles s’abs­te­nir.

Au re­gistre des ho­mi­cides par­ti­cu­liè­re­ment sor­dides per­pé­trés dans le Fo­rez, ce­lui de Saint­Mar­cel­lin­en­Fo­rez, en 1895, est tris­te­ment res­té dans les mé­moires. La rai­son : la cruau­té dont firent preuve les deux meur­triers, Be­noît Faure, 24 ans, et Jean­Ma­rie Phi­li­det, 25 ans, tous les deux jour­na­liers dans la pe­tite com­mune de quelque 2.000 âmes, à l’époque.

27 fé­vrier 1895, vers 4 heures du ma­tin. Les deux mal­fai­teurs s’in­tro­duisent chez Ch­ris­tophe Bas­tide, cé­li­ba­taire âgé vi­vant seul dans une mai­son iso­lée, à deux ki­lo­mètres du bourg. La veille, au ca­fé Pi­chon, Be­noît Faure a ap­pris que le vieil homme dis­po­sait chez lui d’une somme de 3.000 francs…

Ré­veillé dans son som­meil par les in­trus, Ch­ris­tophe Bas­tide prend la fuite avant d’être re­joint, à trente mètres de sa mai­son, par les deux cri­mi­nels qui lui in­fligent un trai­te­ment des plus bar­bares pour le for­cer à avouer où il cache son ma­got. Le Sté­pha­nois, heb­do­ma­daire li­gé­rien, re­late les dé­tails nau­séeux. « Pen­dant que l’un le tient à la gorge et pa­ra­lyse ses mou­ve­ments, le se­cond lui sai­sit le scro­tum, et, avec l’aide d’un ins­tru­ment tran­chant, se­lon les dires for­mels du mé­de­cin, lui fait une bles­sure per­fo­rante, par la­quelle émerge le tes­ti­cule droit qu’il tire en­suite avec force. »

Gi­sant sans connais­sance, le pauvre homme re­çoit en­core trois coups de bâ­ton dans les reins. Re­le­vé et sou­te­nu par ses agresseurs, in­ca­pable de mar­cher, il leur livre un sac en toile et un por­te­mon­naie conte­nant 63 francs, somme ju­gée in­suf­fi­sante par les deux tor­tion­naires qui fouillent le lit et la chambre sans ré­sul­tat, avant de prendre la fuite.

Mal­gré les soins don­nés, Bas­tide suc­combe six jours après, le 5 mars, au soir. Il n’a pu don­ner de ses bour­reaux qu’un si­gna­le­ment très in­com­plet. Seul dé­tail, l’un d’eux avait une che­ve­lure très fri­sée. L’au­top­sie mé­di­cale éta­blit que sa mort a eu pour cause unique les actes de bar­ba­rie aux­quels il a été sou­mis.

Très vite, la po­pu­la­tion donne à l’af­faire le nom « des chauf­feurs de la Loire » en ré­fé­rence aux célèbres « chauf­feurs du Nord » qui tor­tu­raient les pay­sans pour leur sou­ti­rer leurs éco­no­mies, au XVIIIe siècle.

Quelques jours plus tard, les deux mal­frats sont ar­rê­tés par les gen­darmes de Saint­Just. Phi­li­det d’abord, qui vient de se cou­per les che­veux, nie les faits qui lui sont re­pro­chés. Mais Faure, peu après, livre des aveux com­plets que son com­plice confirme à son tour. L’ins­truc­tion, fa­ci­li­tée par ces confes­sions, est me­née ra­pi­de­ment et un mois plus tard, le 3 avril 1895, les cri­mi­nels sont ju­gés par la cour d’as­sises de la Loire, à Mont­bri­son.

Une vive émo­tion à Saint-Mar­cel­lin

« Le pro­cès d’au­jourd’hui, qui a cau­sé une vive émo­tion à Saint­Mar­cel­lin, a at­ti­ré dans le pré­toire un grand nombre d’ha­bi­tants de cette com­mune, rap­porte Le Sté­pha­nois. Beau­coup de cu­rieux de Mont­bri­son et des en­vi­rons sont aus­si venus pour as­sis­ter aux dé­bats […] L’ac­cu­sé Faure est en blouse, il a une phy­sio­no­mie ta­ci­turne, il baisse la tête et pa­raît très abat­tu. Phi­li­det a l’air d’un jour­na­lier en­di­man­ché ; il est vê­tu d’un ves­ton et d’une che­mise à col droit. Il pleure. »

In­ter­ro­ga­toires des ac­cu­sés et au­di­tions des té­moins se suc­cèdent. Le té­moi­gnage du doc­teur Ri­go­don, qui a exa­mi­né la vic­time, té­ta­nise l’as­sis­tance, ce der­nier don­nant des dé­tails tech­niques sur les bles­sures gé­né­rales, et par­ti­cu­liè­re­ment sur, celles des tes­ti­cules. « Un tes­ti­cule, dit­il, pen­dait de cinq cen­ti­mètres, sor­tant du scro­tum par une plaie à bords vifs, in­di­quant l’in­ter­ven­tion d’un ins­tru­ment tran­chant. »

À l’heure du ré­qui­si­toire du mi­nis­tère pu­blic, le pré­sident Ca­banes se lève et dé­clare : « J’ai le triste de­voir de re­qué­rir à Mont­bri­son ; je dé­plore d’avoir à le faire pour des actes de bar­ba­rie dignes d’un autre siècle et ce­la sans né­ces­si­té. Je ré­cla­me­rai une ré­pres­sion égale pour ces deux jeunes gens qui ont été la ter­reur de SaintMar­cel­lin, où cha­cun les ac­cu­sait ta­ci­te­ment de bien d’autres crimes en­core mais que per­sonne n’osait dé­non­cer à cause de l’ef­froi qu’ils ins­pi­raient. »

Les plai­doi­ries de Me La­fay pour la dé­fense de Faure et de Me Bal­dit pour celle de Phi­li­det, ne suf­fi­ront pas à convaincre les ju­rés : à minuit, le ju­ry re­vient avec un ver­dict af­fir­ma­tif, sans cir­cons­tances at­té­nuantes. Re­con­nus cou­pables d’as­sas­si­nats ac­com­pa­gnés d’actes de bar­ba­rie, ils sont condam­nés à la peine de mort, le 4 avril 1895.

Un trai­te­ment bar­bare pour qu’il avoue où était son ma­got

L’af­faire dite « des chauf­feurs de la Loire »

Les cri­mi­nels gra­ciés, en­voyés au bagne

Les deux cri­mi­nels se­ront pour­tant gra­ciés, voyant leur peine com­muée en tra­vaux for­cés à per­pé­tui­té dans les bagnes co­lo­niaux (con­trai­re­ment à ce qu’on peut lire dans plu­sieurs écrits concer­nant l’af­faire, N.D.L.R.). Be­noît Faure dé­cède moins de quatre ans plus tard, le 12 jan­vier 1899, Saint­Laurent du Ma­ro­ni, en Guyane. Jean­Ma­rie Phi­li­det s’éteint, quant à lui, le 21 sep­tembre 1918, éga­le­ment en Guyane, à l’âge de 48 ans. ■

AF­FAIRE CRI­MI­NELLE. Be­noît Faure et Jean-Ma­rie Phi­li­det avaient as­sas­si­né Ch­ris­tophe Bas­tide, cé­li­ba­taire âgé vi­vant seul dans une mai­son iso­lée, à deux ki­lo­mètres du bourg de Saint-Mar­cel­li­nen-Fo­rez, dans la nuit du 26 au 27 fé­vrier 1895. La com­mune comp­tait alors 2.000 âmes.

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