Jean Au­roux diag­nos­tique la no­ci­vi­té des or­don­nances Ma­cron

35 ans après les lois Au­roux, leur au­teur dé­nonce le re­cul social qui, se­lon lui, se pré­pare

Le Pays Roannais (Roanne) - - La Une - Pro­pos re­cueillis par Pierre-Oli­vier Vé­rot pierre-oli­vier.ve­rot@cen­tre­france.com

L’au­teur des lois Au­roux es­time qu’au terme de la dé­marche en­ga­gée par le gou­ver­ne­ment pour as­sou­plir le Code du tra­vail, les sa­la­riés se­ront moins pro­té­gés et les en­tre­prises pas for­cé­ment ga­gnantes non plus.

À75 ans dans une se­maine, Jean Au­roux n’ a pas vrai­ment chan­gé. Bien que re­ti­ré de la vie po­li­tique, il a tou­jours le sens de la for­mule et le verbe in­ci­sif lors­qu’il s’agit de des­cendre en flammes pro­pos, ac­tions ou pro­jets qui lui semblent contraires à ses convic­tions et à sa concep­tion de l’in­té­rêt gé­né­ral.

« Une ar­gu­men­ta­tion li­bé­rale »

Ces jours der­niers, l’an­cien maire so­cia­liste de Roanne, mais aus­si plu­sieurs fois mi­nistre de Fran­çois Mit­ter­rand(*) a été sol­li­ci­té par les mé­dias na­tio­naux. Lun­di, pen­dant une de­mi­heure sur France In­ter, dans La Marche de l’His­toire, il a dit tout le mal qu’il pen­sait de la ré­forme du droit du tra­vail que vont tri­co­ter les or­don­nances du Pré­sident Ma­cron et du gou­ver­ne­ment d’Édouard Philippe.

Le quo­ti­dien com­mu­niste L’Hu­ma­ni­té lui a pour sa part consa­cré une double page, pho­to en pied, dans son édi­tion de mar­di 12 sep­tembre, le jour du mou­ve­ment social na­tio­nal.

Dans la fou­lée, de­puis Pa­ris, juste avant d’ex­pé­dier son der­nier tiers pro­

vi­sion­nel aux ser­vices fis­caux, Jean Au­roux nous a ré­pé­té sa vi­sion peu flat­teuse des textes en pré­pa­ra­tion, dont cer­tains s’at­taquent di­rec­te­ment à des dis­po­si­tions des fa­meuses « lois Au­roux » (1982) sur l’ex­pres­sion et la par­ti­ci­pa­tion en en­tre­prise.

Ce n’est pas tant sur la mé­thode, à sa­voir les or­don­nances, que l’ex mi­nistre du tra­vail af­fiche ses di­ver­gences. Com­ment le pour­rait­il d’ailleurs, le pro­cé­dé ayant été le même il y a 35 ans, dé­jà par sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té ? « Non, ce qui est beau­coup plus gê­nant, c’est le fond des textes, jus­ti­fie­til. D’ailleurs, il y a un abus de lan­gage à par­ler de ré­forme. Car lors­qu’on re­garde la dé­fi­ni­tion de ce terme, on s’ aper­çoit

qu’une ré­forme est des­ti­née à ap­por­ter une amé­lio­ra­tion. En l’es­pèce, par­ler de “contre­ré­forme” se­rait plus adap­té. » Et Jean Au­roux de rap­pe­ler que les or­don­nances de 1982 avaient pour ob­jet de « pas­ser à 39 heures de tra­vail heb­do­ma­daire payées 40, ajou­ter une 5e se­maine de congés payés et ra­me­ner l’âge de la re­traite à 60 ans ».

Dum­ping social

Des pro­grès so­ciaux qu’il op­pose « à l’idée pa­ra­doxale consis­tant à dire qu’en fa­ci­li­tant les li­cen­cie­ments, on crée­rait de l’em­ploi », ain­si qu’il ana­lyse la ré­forme en cours, née de « l’ar­gu­men­ta­tion li­bé­rale » du Pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron, « consis­tant à dire que le tra­vail coûte trop cher » . Se­lon lui, « c’est bien plus l’in­cer­ti­tude éco­no­mique que le coût du tra­vail qui freine les en­tre­prises dans leurs pro­jets de re­cru­ter ».

Pour Jean Au roux, le prin­ci­pal ef­fet des fu­tures règles du jeu en ma­tière de droit social se­ra de

« di­mi­nuer les droits des tra­vailleurs » , sans que l’ef­fi­ca­ci­té éco­no­mique es­pé­rée de l’as­sou­plis­se­ment du Code du tra­vail soit ga­ran­tie. « Si on af­fai­blit les conven­tions col­lec­tives, et par voie de consé­quence les syn­di­cats, on pour­ra dé­ro­ger, dans les en­tre­prises, aux élé­ments des conven­tions col­lec­tives, es­time­t­il. Les sa­lar iés se­ront donc moins pro­té­gés et on va fa­vo­ri­ser le dum­ping social et la concur­rence dé­loyale : plus une en­tre­prise ar­ri­ve­ra à ré­duire ses contraintes so­ciales, plus elle pren­dra l’avan­tage sur celles qui pro­té­ge­ront da­van­tage leurs sa­la­riés. »

Se ba­sant sur cet en­semble d’ ar­gu­ments, Jean Au­roux es­time que cette ré­forme « fait fausse route en nous ra­me­nant 35 ans en ar­rière. Elle n’est ni juste, ni équi­li­brée, elle marque un re­cul social qui n’ est pas une ga­ran­tie pour les en­tre­prises. »

Der­nier écueil, l’an­cien maire de Roanne pro­nos­tique une « er­reur éco­no­mique » g lo­bale sur la base des « par­cours de tra­vail heur­tés » qui ré­sul­te­ront de la pré­ca­ri­sa­tion des tra­vailleurs : « Al­ler voir son ban­quier pour em­prun­ter afin de réa­li­ser un pro­jet sans avoir de si­tua­tion pro­fes­sion­nelle stable, ce n’est pas une chose évi­dente. »

« En ma­tière de droit social, c’est en marche…, mais en marche ar­rière. »

On l’au­ra com­pris, l’an­cien mi­nistre n’ac­corde de son cô­té que peu de cré­dit aux pro­jets gou­ver­ne­men­taux quant à l’évo­lu­tion du droit social en France. « En la ma­tière, c’est peu­têtre en marche…, mais en marche ar­rière », conclu­til. ■

(*) An­cien dé­pu­té du Roan­nais, an­cien maire de Roanne, Jean Au­roux a eu plu­sieurs por­te­feuilles mi­nis­té­riels sous les gou­ver­ne­ments so­cia­listes de Pierre Mau­roy puis de Laurent Fa­bius : mi­nistre du Tra­vail, se­cré­taire d’État à l’Éner­gie, se­cré­taire d’État aux Tran­sports puis mi­nistre de l’Ur­ba­nisme, des Tran­sports et du Lo­ge­ment.

« Ces textes mar­que­ront un re­cul social qui n’offre au­cune ga­ran­tie aux en­tre­prises. » JEAN AU­ROUX An­cien mi­nistre du Tra­vail

1982. Mi­nistre du Tra­vail dans le gou­ver­ne­ment de Pierre Mau­roy ( ici en vi­site à Roanne), Jean Au­roux avait fait vo­ter quatre lois pour dé­ve­lop­per la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans les en­tre­prises.

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