11 no­vembre, le jour de gloire est ar­ri­vé

La nou­velle se ré­pand peu à peu en ville : la guerre est ter­mi­née, la vic­toire est to­tale

Le Pays Roannais (Roanne) - - Il y a 100 ans... l' Armistice - Jean-Paul No­made

Pierre Bon­naud, maire de Roanne, mo­bi­li­sé et ar­tilleur.

C’est dans son édi­tion du 17 no­vembre que Le Jour­nal de Roanne nous ap­prend com­ment la ville a vé­cu la nou­velle.

Dès 6 heures du ma­tin, des Roan­nais connaissent la nou­velle par la T.S.F. : « Roanne pos­sède de­puis quelques mois un poste of­fi­ciel de té­lé­gra­phie sans fil. Ce poste, ins­tal­lé dans un four­gon du gé­nie, tout près de la ca­serne Combes, avait re­cueilli par ses an­tennes le ra­dio at­ten­du et ex­pé­dié de Re­thondes et l’avait com­mu­ni­qué à qui de droit… »

L’in­for­ma­tion a fui­té, des in­dis­cré­tions ont été com­mises. Le ré­dac­teur pré­cise que dans de sem­blables cir­cons­tances au­cune sanc­tion ne se­ra prise.

Ils ca­pi­tulent !

La nou­velle se ré­pand du quar­tier des ca­sernes au centre­ville : « C’est fait, vous sa­vez ! Ils ont si­gné, ils ca­pi­tulent ? Com­plè­te­ment. Ah ! On les a bien eus cette fois ». Mais, l’in­for­ma­tion n’est pas of­fi­cielle. Le jour­na­liste té­lé­phone à un grand confrère de Lyon, il n’a rien… puis à l’Agence Ha­vas… La nou­velle est exacte.

« C’est la vic­toire to­tale et c’est la paix, le cau­che­mar est fi­ni ! » Des dra­peaux ap­pa­raissent aux fe­nêtres, des groupes se forment. La veille, les élec­tri­ciens ont po­sé des lampes sur la fa­çade de l’hô­tel­de­ville. On es­père une ex­cel­lente nou­velle. Jus­qu’à une heure du ma­tin, on chante, on danse. À 11 heures du ma­tin, la dé­pêche tombe : le mi­nistre de l’In­té­rieur or­donne de pa­voi­ser et de faire son­ner les cloches. Les ou­vriers sortent des usines. À 13 heures, les cloches sonnent à toute vo­lée. La rue na­tio­nale (ac­tuelle rue Jean­Jau­rès) est noire de monde. C’est l’eu­pho­rie ! On chante. Quelques sol­dats amé­ri­cains « furent

l’ob­jet d’une par­ti­cu­lière at­ten­tion… » Des cris s’en­volent : « Vive la France ! Vive l’Ar­mée ! Vive les Al­liés ! »

Une fa­ran­dole s’or­ga­nise au­tour du mo­nu­ment du Cen­te­naire et au car­re­four (hel­vé­tique). Une gi­gan­tesque ba­taille de confet­tis com­mence… À 20 h 30, un concert a lieu au pied de l’hô­tel de ville. On joue La Mar­seillaise et Sambre et Meuse sous les ap­plau­dis­se­ments. Les Poi­lus sont fê­tés et com­blés de toutes les at­ten­tions.

La fête conti­nue, le chô­mage est com­plet

Le mar­di, la fête conti­nue, le chô­mage est com­plet dans les usines et les ad­mi­nis­tra­tions.

Une af­fiche est pla­car­dée sur les murs le lun­di à mi­di : « L’Ar­mis­tice est si­gné. La France sort en­fin vic­to­rieuse de la ter­rible guerre im­po­sée au monde par l’am­bi­tion al­le­mande. En ce jour à ja­mais mé­mo­rable, notre pen­sée re­con­nais­sante doit al­ler à nos Morts et à nos vaillants Poi­lus, à leurs chefs émi­nents, à nos mal­heu­reux pri­son­niers. Voi­là ceux qui ont sau­vé le Pays du plus grand dan­ger qui l’ait ja­mais me­na­cé. Ils ont sau­vé la France, le Droit, la Ci­vi­li­sa­tion, la Li­ber­té des peuples. Gloire à eux, Gloire à nos Al­liés… »

Le 14 no­vembre, le conseil mu­ni­ci­pal est réuni en séance so­len­nelle. Pierre Bon­naud, maire, donne lec­ture de la lettre du doc­teur Gil­bert Laurent, dé­pu­té de la Loire et conseiller mu­ni­ci­pal : « Rap­pe­lé à Pa­ris, il me se­ra im­pos­sible d’as­sis­ter à la réunion du conseil du 14 cou­rant. De tout coeur, je me joins à vous pour adres­ser à M. Georges Clé­men­ceau, pré­sident du Conseil des mi­nistres et au ma­ré­chal Foch, com­man­dant des troupes fran­çaises et al­liées, à tous les

vaillants of­fi­ciers, sous­of­fi­ciers et sol­dats des ar­mées fran­çaises et al­liées, et plus spé­cia­le­ment à nos glo­rieux morts roan­nais, aux chers et va­leu­reux mu­ti­lés de la guerre, mes hom­mages et mon ad­mi­ra­tion. C’est par l’union que les ar­mées de la Ré­pu­blique ont triom­phé, c’est par l’union de tous les Fran­çais que la Pa­trie va re­prendre son rang dans le monde, à la tête de la Ci­vi­li­sa­tion, au pre­mier rang des peuples libres, au mi­lieu de l’union des Peuples et dans la so­cié­té pa­ci­fique des Na­tions. À tous les Fran­çais de bonne vo­lon­té : Paix, Gloire, Hon­neur et pros­pé­ri­té. »

Puis, le maire pro­pose une adresse, vo­tée au cri de « Vive la France ! » : « Réuni à l’Hô­tel­de­Ville en séance spé­ciale, le

14 no­vembre 1918 à

17 heures, le conseil mu­ni­ci­pal, in­ter­prète fi­dèle des sen­ti­ments de toute la po­pu­la­tion, à l’una­ni­mi­té et par ac­cla­ma­tions :

­ adresse un hom­mage ému à nos glo­rieux morts et nos plus vives sym­pa­thies aux fa­milles roan­naises qui mêlent à leur joie pa­trio­tique, la dou­leur de su­blimes sa­cri­fices ;

­ as­sure de son af­fec­tueuse re­con­nais­sance tous nos braves mu­ti­lés et bles­sés de guerre ;

­ ac­clame les chefs émi­nents de tout grade et les mer­veilleux sol­dats qui, unis à nos fi­dèles al­liés, ont as­su­ré, par tant de glo­rieux ef­forts, la vic­toire de la France im­mor­telle ;

­ adresse aux ma­ré­chaux Joffre et Foch, les vain­queurs de 1914 et 1918, ses sen­ti­ments de pro­fonde ad­mi­ra­tion.

En­fin, le conseil prie M. Georges Clé­men­ceau, pré­sident du Conseil, mi­nistre de la Guerre, or­ga­ni­sa­teur de la Vic­toire, de vou­loir bien agréer l’hom­mage de ses fé­li­ci­ta­tions en­thou­siastes, pour son ar­dent amour de la Pa­trie et son in­las­sable éner­gie, qui ont lar­ge­ment contri­bué à la Vic­toire dé­fi­ni­tive de la France, au triomphe du droit, de la ci­vi­li­sa­tion et de la li­ber­té (lire ci­de­sous).

Le conseil dé­cide en outre que pour fê­ter le re­tour de nos frères d’Al­sace­Lor­raine dans la grande fa­mille fran­çaise, la rue de la Côte por­te­ra dès au­jourd’hui le nom de “Rue d’Al­sace­Lor­raine” ».

Le même jour, « l’Union des Pères et des Mères dont le fils est mort pour la Pa­trie » s’adresse « aux membres de l’Union, aux bons Fran­çais. » Cette dé­cla­ra­tion est beau­coup plus en­ga­gée, la jus­tice doit pas­ser : « Le Kai­ser a ab­di­qué et a fui lâ­che­ment avec la bande de cri­mi­nels qui ap­plau­dissent à l’exé­crable for­fait, froi­de­ment pré­mé­di­té, pré­pa­ré, vou­lu par lui. Pen­sez­vous que les bour­reaux de l’Eu­rope doivent s’en ti­rer à si bon compte ? Ne se­rait­il pas épou­van­ta­ble­ment im­mo­ral que les ban­dits cruels et pol­trons qui ont sa­cri­fié sans hé­si­ta­tion, dans la guerre qu’ils chan­taient “fraîche et joyeuse”

20 mil­lions de vic­times, vivent, la par­tie per­due, pai­si­ble­ment et gras­se­ment dans quel châ­teau de Hol­lande… Que les cri­mi­nels les plus exé­crables soient châ­tiés. Peu nous im­porte l’ex­pia­tion. Qu’un pro­cès leur soit in­ten­té : on veut créer une So­cié­té des Na­tions ; pen­sons aus­si à un Tri­bu­nal des Na­tions. »

Le Jour­nal de Roanne fait en­fin état de la pro­po­si­tion du dé­pu­té De­la­ro­cheVer­net. « Le 12 no­vembre

1918, De­la­roche­Ver­net, dé­pu­té de la Loire In­fé­rieure, dé­pose un pro­jet de loi pour faire du

11 no­vembre une fête na­tio­nale aux mo­tifs que “la ci­vi­li­sa­tion est vic­to­rieuse, la Ré­pu­blique Fran­çaise et les na­tions as­so­ciées, en­traî­nées contre leur vo­lon­té dans la guerre la plus abo­mi­nable qui se soit dé­chaî­née, triom­phant grâce à la va­leur de leurs ad­mi­rables ar­mées, la date de la si­gna­ture de l’ar­mis­tice, met­tant fin aux hos­ti­li­tés, sont dé­sor­mais his­to­riques. Il est im­por­tant que les gé­né­ra­tions fu­tures glo­ri­fient le 11 no­vembre, jour du triomphe de la jus­tice et du droit dans l’uni­vers”. »

La vie re­prend pro­gres­si­ve­ment son cours et les pro­blèmes, un ins­tant ou­bliés, re­de­viennent d’ac­tua­li­té : ra­vi­taille­ment, taxa­tions des pro­duits ali­men­taires et sur­tout la grippe. ■

« Le triomphe de la jus­tice et du droit dans l’uni­vers »

LIESSE. La foule ras­sem­blée place de l’hô­tel de ville.

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