Éli­sa­beth Ba­din­ter : « Mi­la est plus ci­vi­li­sée que ceux qui lui pro­mettent la mort »

Sou­tien. La phi­lo­sophe rap­pelle que le blas­phème, « s’il n’est pas agréable », fait par­tie de la li­ber­té d’ex­pres­sion.

Le Point - - SOMMAIRE 2512 - PROPOS RECUEILLIS PAR NI­CO­LAS BASTUCK

Le Point: «Êtes-vous» Mi­la?

Éli­sa­beth Ba­din­ter : Oui. Je n’ai pas le même vo­ca­bu­laire mais, à 16 ans, au­jourd’hui, on parle comme ce­la. Cette jeune fille n’a pas fait de mal ; elle n’a me­na­cé per­sonne, c’est elle qu’on me­nace. Elle s’en est prise à une re­li­gion, soit, mais c’est un droit, en France, de cri­ti­quer ou de se mo­quer d’une re­li­gion. En re­vanche, on n’a pas le droit de me­na­cer un être hu­main.

Peut-on faire le pa­ral­lèle entre son his­toire et celle de «Char­lie Heb­do»?

As­su­ré­ment, y com­pris dans les consé­quences, les mêmes pour l’un et l’autre après les as­sas­si­nats de 2015 : des me­naces de mort pour avoir osé cri­ti­quer la re­li­gion. Inad­mis­sible dans une Ré­pu­blique laïque.

Au pro­cès des ca­ri­ca­tures, en 2007, vous aviez eu une pa­role forte: «Si “Char­lie Heb­do” est condam­né, c’est le si­lence qui s’abat­tra sur nous […] parce qu’on au­ra peur…»

Je m’étais ren­du compte que si le tri­bu­nal condam­nait Char­lie, c’était vrai­ment la fin de la li­ber­té d’ex­pres­sion. Nous cé­de­rions alors à une peur qui n’a pas sa place en dé­mo­cra­tie. En re­li­sant la ma­gni­fique cor­res­pon­dance de Vol­taire, je me di­sais : Vol­taire a me­né le cou­ra­geux com­bat pour le droit au blas­phème, et on re­vien­drait deux cent cin­quante ans en ar­rière ? Ça me sem­blait être une telle ré­gres­sion in­tel­lec­tuelle, po­li­tique…

Les af­faires Char­lie et Mi­la me rap­pellent le mar­tyre du che­va­lier de La Barre, en 1766. Mer­ci Vol­taire, ha­ro sur les fa­na­tiques !

Que dit l’af­faire Mi­la de notre époque?

Prin­ci­pa­le­ment ce­ci : les ré­seaux so­ciaux mais aus­si l’édu­ca­tion que l’on pro­digue à ses en­fants donnent nais­sance à une culture de la croyance, qui rem­place peu à peu la quête de la vé­ri­té, qui im­plique dis­tance, doute et es­prit cri­tique que l’on est cen­sé ap­prendre à l’école ré­pu­bli­caine. Le cre­do tend à rem­pla­cer le co­gi­to. Ce­la si­gni­fie que nous ré­gres­sons in­tel­lec­tuel­le­ment. La preuve : pour la pre­mière fois, notre quo­tient in­tel­lec­tuel col­lec­tif a chu­té. Ça m’in­quiète beau­coup car je me de­mande si nous ne sommes pas en train de faire marche ar­rière, de re­joindre tous ces pays où les Lu­mières – je veux bien sûr par­ler des phi­lo­sophes – n’ont pas pé­né­tré.

Où pla­cez-vous la li­mite de la li­ber­té d’ex­pres­sion?

La li­mite, c’est l’ap­pel à la haine qui en­gendre la vio­lence et me­nace l’in­té­gri­té de l’être hu­main. On n’a pas le droit de me­na­cer, de s’at­ta­quer aux êtres de chair et de sang. Pour au­tant, on ne doit pas avoir peur de cri­ti­quer les idées et les croyances de l’autre. Ce n’est pas agréable, le blas­phème, mais ça fait par­tie de la li­ber­té d’ex­pres­sion, de la pos­si­bi­li­té d’avoir des confron­ta­tions in­tel­lec­tuelles. Toutes les idées sont cri­ti­quables, si­non on s’in­ter­dit d’évo­luer. Le pro­grès

« Vol­taire a me­né le cou­ra­geux com­bat pour le droit au blas­phème, et on re­vien­drait deux cent cin­quante ans en ar­rière ? »

hu­main, phi­lo­so­phique, scien­ti­fique, est d’abord l’ef­fet d’une cri­tique de ce qui est, pour pro­po­ser en­suite un nou­veau point de vue. Ce qui était in­ac­cep­table hier, comme l’athéisme, l’éga­li­té des sexes ou l’ho­mo­sexua­li­té, a au­jourd’hui droit de ci­té. Les so­cié­tés qui n’évo­luent pas sont à moyen ou long terme condam­nées.

Mi­la n’est pas vrai­ment dans l’es­prit cri­tique. Elle est plu­tôt dans une forme d’in­vec­tive, de po­lé­mique.

Oui, mais si je ne me trompe pas, ce fut sa ré­ponse à des in­sultes ho­mo­phobes. Elle a trou­vé, à mon avis à juste titre, que c’était inad­mis­sible. En­core une fois, elle a eu en­suite une ré­ponse de son âge. Sans pré­cau­tion. Vous no­te­rez qu’elle n’a ab­so­lu­ment pas eu de propos me­na­çants à l’égard de ce­lui qui l’agres­sait. Ce qui prouve qu’elle est plus « ci­vi­li­sée » que tous ceux qui lui pro­mettent, au­jourd’hui, tor­ture, viol ou mort.

Elle ne plie pas, elle as­sume, au­jourd’hui en­core.

Je la com­prends.

Elle a été ex­fil­trée de son ly­cée et pla­cée dans un in­ter­nat sé­cu­ri­sé… Peut-on par­ler de ca­pi­tu­la­tion dé­mo­cra­tique ou com­pre­nez-vous ces me­sures sé­cu­ri­taires ?

Je les com­prends. Il y a eu trop de morts avec ces su­jets-là pour que le risque soit pris que l’on puisse la re­trou­ver et la tuer. Ce n’est pas une ca­pi­tu­la­tion, c’est une me­sure de pro­tec­tion né­ces­saire. La vie avant tout. Si elle était ma fille, je pré­fé­re­rais qu’elle ne soit pas re­pé­rable et qu’on la garde en sécurité.

Que vous ins­pire le des­tin de cette jeune fille ?

Une ré­flexion que je mène de­puis trente ans : on a cé­dé tout de suite aux pre­mières ma­ni­fes­ta­tions d’un is­la­misme po­li­tique, en 1989, à Creil. Lorsque trois jeunes filles ont exi­gé de por­ter le fou­lard is­la­mique à l’école pu­blique, toute la gauche d’alors a dit, au nom de la to­lé­rance, qu’il fal­lait cé­der à leur dik­tat. À cet ins­tant, la Ré­pu­blique laïque a re­cu­lé et per­du de sa force. Entre ces ga­mines de Creil et la per­sé­cu­tion de la pe­tite Mi­la, il y a quelque chose qui se ré­pond, comme une conti­nui­té de notre sou­mis­sion. Je suis convain­cue que si l’on avait su dire non, on n’en se­rait pas là. Par ac­cep­ta­tion suc­ces­sive de sol­li­ci­ta­tions de plus en plus exi­geantes, et contraires à la laï­ci­té, on en est ar­ri­vé à Mi­la ; à être obli­gé de ré­duire au si­lence cette jeune fille, de l’en­fer­mer pour sa sécurité. Tous les gou­ver­ne­ments et nombre d’édiles, de droite et de gauche, sont res­pon­sables. Tous ont cour­bé l’échine par peur de pa­raître ra­cistes ou par clien­té­lisme.

En quoi l’his­toire de Mi­la concerne-t-elle la fé­mi­niste que vous êtes ?

Ce­la me concerne au pre­mier chef ! La dé­fense des femmes, c’est tout de même le pre­mier prin­cipe du fé­mi­nisme ! On me­nace cette ado­les­cente du pire parce qu’elle est les­bienne, qu’elle a fait une cri­tique de la re­li­gion, et on trou­ve­rait nor­male sa si­tua­tion? Je suis sur­prise que nombre de jeunes mi­li­tantes fé­mi­nistes ne se sentent pas plus concer­nées. Leur si­lence est un mau­vais signe. J’y vois trois ex­pli­ca­tions pos­sibles : la peur, l’in­dif­fé­rence ou, pire, une adhé­sion à ceux qui pour­suivent Mi­la de leur haine

Éli­sa­beth Ba­din­ter Es­sayiste et mi­li­tante fé­mi­niste

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.