114 épi­sode

Le Populaire du Centre (Creuse) - - Au Quotidien -

Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un tel ani­mal. Vous ne trou­vez pas qu’il a des at­ti­tudes hu­maines ? Re­gar­dez, quand il se dresse sur ses pattes ar­rière, il a la même dé­marche que nous ! Léo­pol­dine le trouve ado­rable. On a en­vie de le câ­li­ner ! Ma­ria se moque d’elle :

Tu peux tou­jours es­sayer, seule­ment mé­fie-toi. Chez nous, les ours ont la ré­pu­ta­tion d’avoir de gros ap­pé­tits sexuels. Ils en­lèvent les jeunes filles pour leur faire des en­fants…

Mais bien sûr ! Tu as d’autres his­toires dans ce genre-là ?

Oh oui ! Les lé­gendes courent nos vastes es­paces ! Les nuits d’hi­ver sont longues et nos his­toires à l’image de nos peurs.

En Creuse aus­si… Sou­dain, Léo­pol­dine res­sent un ter­rible pin­ce­ment au coeur. Elle pense à sa fa­mille et le be­soin de les re­trou­ver se fait su­bi­te­ment im­pé­rieux. Les odeurs de sa terre na­tale et l’af­fec­tion de ses pa­rents lui per­met­traient de pan­ser son âme bles­sée et sans doute de faire table rase des mois qui viennent de dé­fi­ler et qui ne lui ont lais­sé au­cun ré­pit.

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Léo­pol­dine fait face au co­lo­nel Bre­doy et lui re­met son der­nier rap­port avant de par­tir pour Mailly. Il le lit ra­pi­de­ment pour ap­por­ter ses com­men­taires :

In­té­res­sant… Vous no­tez que nos hommes avaient en main des exem­plaires du jour­nal Nache Slo­vo. Avec le dé­part pré­ci­pi­té de ce Trots­ki de mal­heur, l’édi­tion de cette feuille de chou est ré­glée ! Mal­gré ce­la, il faut res­ter vi­gi­lant car nous ne sommes pas à l’abri de la pro­pa­gande bol­che­vique. Les idées ré­vo­lu­tion­naires vé­hi­cu­lées par d’autres pu­bli­ca­tions risquent de leur don­ner des vel­léi­tés de ré­bel­lion. On en a eu le triste exemple avec la 2e bri­gade ! La Rus­sie tra­verse une mau­vaise passe. Il est im­pé­ra­tif de main­te­nir nos hommes dans le droit che­min. Vous écri­vez que les gra­dés uti­lisent trop sou­vent le châ­ti­ment cor­po­rel. C’est vous qui le dites, ou les sol­dats ? Les mou­jiks sont moins fa­ciles à domp­ter que leurs ours : faites preuve de fai­blesse et vous vous faites man­ger. Ap­pa­rem­ment, cer­taines re­crues ont une phrase qui re­vient sou­vent et vous la ci­tez : « Grande est la terre russe, mais il n’y a de place nulle part pour la vé­ri­té. » Je n’aime pas trop ça… il faut conti­nuer de veiller, in­fir­mière Léo­pol­di­na Gas­to­nov­na. Nous n’avons ce­pen­dant pas d’acte d’in­dis­ci­pline no­toire à dé­plo­rer de­puis l’af­faire des fu­sillés de Mailly. Ce­la prouve que les exemples sont un rem­part à l’in­su­bor­di­na­tion. Nos com­bat­tants doivent obéir et non ré­flé­chir, c’est le prix à payer pour ga­gner la guerre. Main­te­nir l’ordre contre l’anar­chie, il n’y a que ça de vrai si­non où va-t-on, je vous le de­mande ! J’ad­mets que vous faites un tra­vail conve­nable, bien que vous ne soyez pas à votre place. Je vous sou­haite bonne chance dans votre mis­sion…

En re­fer­mant la porte, Léo­pol­dine pense à ces Russes ar­ri­vés sur le ter­ri­toire fran­çais et à ceux ré­cem­ment fu­sillés au camp de Mailly.

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