La dé­ser­ti­fi­ca­tion nuit gra­ve­ment à la san­té

Le Populaire du Centre (Haute-Vienne) - - Déserts médicaux - Pro­pos re­cueillis par J. Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Pro­fes­seur de géo­gra­phie et d’amé­na­ge­ment à l’uni­ver­si­té de Mont­pel­lier III, Em­ma­nuel Vi­gne­ron dis­sèque des in­éga­li­tés ter­ri­to­riales de san­té tou­jours plus criantes.

Et de rap­pe­ler « l’ar­ticle 11 du pré­am­bule de la Cons­ti­tu­tion de 1946 tou­jours en vi­gueur qui ga­ran­tit à tous l’ac­cès à des soins de qua­li­té ».

Qu’en est-il des dis­pa­ri­tés d’ac­cès aux soins ?

La si­tua­tion de­vient plus pré­oc­cu­pante avec, à sub­di­vi­sions égales, près de 150 can­tons pri­vés de mé­de­cin gé­né­ra­liste li­bé­ral en 2017 contre 91 en 2010 et quelque 580 can­tons sans den­tistes contre 544 en 2010. Des dé­par­te­ments comme la Manche ou la Ven­dée, voire qua­si­ment des ré­gions en­tières comme le Cen­treVal de Loire souffrent de cette pé­nu­rie. En­vi­ron 8,7 mil­lions de Fran­çais vivent dans des ter­ri­toires dont la si­tua­tion est alar­mante et qui, à bien des égards, peuvent pa­raître dé­lais­sés. Pa­ral­lè­le­ment, l’offre de soins dans les mé­tro­poles s’en­ri­chit.

Ces zones de non-soins ou presque ne sont pas toutes ru­rales ?

Ap­pa­rue dans les an­nées 2000, l’ex­pres­sion « dé­sert mé­di­cal » ren­voie en­core aux cam­pagnes et à la moyenne mon­tagne. C’est ou­blier les ban­lieues déshé­ri­tées des grandes mé­tro­poles où les mé­de­cins qui partent ne sont sou­vent plus rem­pla­cés alors qu’ils n’y ont ja­mais été très nom­breux. De­puis les an­nées 2000, la den­si­té mé­di­cale baisse dans les grandes villes du fait de leur crois­sance dé­mo­gra­phique. Le pé­ri­ur­bain est sous­équi­pé. La mé­tro­po­li­sa­tion et la pé­ri­ur­ba­ni­sa­tion se tra­duisent par une dis­per­sion du prix du fon­cier et co­rol­lai­re­ment, une sé­gré­ga­tion so­cio­spa­tiale, dit au­tre­ment : les mé­de­cins de­meurent ur­bains, mais les plus pauvres sont re­lé­gués en pé­ri­phé­rie loin­taine. Mais même les jeunes mé­de­cins sont à leur tour chas­sés des quar­tiers les plus chers où ils ne peuvent pas s’ins­tal­ler.

Ren­for­ce­ment d’un cô­té, dé­ser­ti­fi­ca­tion de l’autre, les deux phé­no­mènes sont connexes ?

De­puis la fin du XIX siècle, la mé­de­cine s’in­vente et se dé­ve­loppe à l’hô­pi­tal. Or, l’hô­pi­tal ré­clame tou­jours plus de moyens hu­mains, tech­no­lo­giques et fi­nan­ciers. D’où une concen­tra­tion de ces moyens dans les hô­pi­taux tou­jours plus grands des grandes ag­glo­mé­ra­tions. Jus­qu’au mi­lieu du XIXe siècle, les actes mé­di­caux pra­ti­qués dans les hô­pi­taux d’Am­bert, au coeur du Li­vra­dois, de Cler­montFer­rand ou de Pa­ris, n’étaient pas si dif­fé­rents. La mon­tée en puis­sance de l’hô­pi­tal s’est faite au dé­tri­ment de struc­tures plus pe­tites qui, comme à Am­bert, sont au­jourd’hui dé­clas­sées. C’est qu’on le veuille ou non la ran­çon du pro­grés tech­nique.

La fé­mi­ni­sa­tion est un fac­teur ex­pli­ca­tif avan­cé par les mé­de­cins eux-mêmes…

C’est du ma­chisme ! Les nou­velles gé­né­ra­tions vivent avec leur époque, s’au­to­ri­sant comme beau­coup du temps libre. Et, de­puis la créa­tion de l’in­ter­nat en 1806, l’hô­pi­tal conti­nue de fonc­tion­ner sur le dé­voue­ment d’in­ternes mal payés dont nombre de femmes. Par ailleurs, celles­ci, mé­de­cins ou pas, font tou­jours la fa­meuse double jour­née ! Les ma­riages étant quand même pour beau­coup en­core so­cio­en­do­ga­miques, at­ti­rer un mé­de­cin à la cam­pagne se­ra en at­ti­rer deux. On peut dire que la fé­mi­ni­sa­tion est une chance et on pour­ra faire jouer la qua­li­té de vie.

Quels re­mèdes ?

Pré­cieuses, les aides à l’ins­tal­la­tion res­tent bien en de­çà des ef­fets at­ten­dus. Et c’est sans fin. Quant au mou­ve­ment des mai­sons de san­té, il s’épuise. Il y en a un mil­lier en France avec une moyenne de trois mé­de­cins par mai­son. Sur un to­tal de 100.000 gé­né­ra­listes et au­tant de spé­cia­listes en ac­ti­vi­té, leur suc­cès est tout re­la­tif. L’ar­ri­vée mas­sive à la re­traite des en­fants du ba­by­boom et un nu­me­rus clau­sus trop faible, par­ti­cu­liè­re­ment à ses dé­buts, a gre­vé le re­nou­vel­le­ment.

Il n’y a donc rien à faire ?

L’hô­pi­tal peut as­su­rer les soins de pre­mier secours. For­mu­lée par Ro­bert De­bré pen­dant la Ré­sis­tance, l’idée n’est pas neuve. Bref, faute de li­bé­raux, l’hô­pi­tal est lé­gi­time à ou­vrir des consul­ta­tions dans les zones déshé­ri­tées. Ce ne se­rait pas la pre­mière fois que la puis­sance pu­blique se sub­sti­tue­rait à une ini­tia­tive pri­vée dé­faillante. À plus long terme, il fau­drait faire dé­cou­vrir et ai­mer la cam­pagne à ces nou­velles gé­né­ra­tions de mé­de­cins qui, comme leurs pa­rents, n’ont connu que la ville.

© OLI­VIER DESSALEUX

EM­MA­NUEL VI­GNE­RON. Géo­graphe.

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