Dia­na Aguirre, ex-Farc est en Li­mou­sin jus­qu’au 25 mai

Ar­te­po­lis conti­nue sa tour­née do­cu­men­taire jus­qu’au 25 mai : des dif­fu­sions et des dé­bats

Le Populaire du Centre (Haute-Vienne) - - La Une - Sté­pha­nie Bar­rat ste­pha­nie.bar­rat@cen­tre­france.com

L’as­so­cia­tion li­mou­sine Ar­te­po­lis ap­porte son sou­tien à la paix en Co­lom­bie. Comment ? En dif­fu­sant deux films sur le su­jet : En quête de paix et Pa­roles d’une ex-Farc, tour­nés cet été dans le pays.

In­grid Be­tan­court, la jungle co­lom­bienne, le ter­ro­risme, ce sont les pre­miers termes que l’on ac­cole ins­tinc­ti­ve­ment à l’énon­cé du mot Farc (Forces ar­mées ré­vo­lu­tion­naires de Co­lom­bie). Pour­tant, la réa­li­té est plus nuan­cée, en tout cas pour Dia­na Aguirre qui a vé­cu douze ans au sein des gué­rille­ros mar­xistes avant de dé­ser­ter. Elle par­tage avec nous et dans un do­cu­men­taire réa­li­sé par Ar­te­po­lis, Pa­roles d’une ex­Farc, son ex­pé­rience. Vous vous êtes en­ga­gée chez les Farc en 2000 alors que vous aviez dix-sept ans. Pour­quoi ce choix ? Je n’ai pas choi­si l’âge, c’est à ce mo­ment­là que j’ai échap­pé à ma vie de fa­mille, no­tam­ment et sur­tout un beau­père violent et al­coo­lique. Je n’ai pas trou­vé d’autres so­lu­tions. Quelques an­nées avant, j’avais quit­té la mai­son pour pour­suivre des études mais j’avais dû re­ve­nir et la si­tua­tion n’avait pas chan­gé. Pour­quoi les Farc ? J’ai tou­jours ai­mé étu­dier, sur­tout les sciences. Ma mère m’a dit que la mi­lice pou­vait m’y ai­der, que c’était pos­sible de faire des études dans la gué­rilla. Fi­na­le­ment, ce n’était pas tout à fait vrai. Mais on pou­vait ap­prendre l’or­tho­graphe, l’an­glais….

Comment se passe le quo­ti­dien

chez les Farc ? Il n’y a pas de jour­née type. Au dé­but de l’in­cor­po­ra­tion, c’est comme dans n’im­porte quelle ar­mée, il y a l’en­traî­ne­ment et la for­ma­tion mi­li­taire, le ma­nie­ment des armes. Le ma­tin, c’est cinq mi­nutes pour être prêt ; la nuit, nous pou­vons être ré­veillés à n’im­porte quelle heure. Si la par­tie for­ma­tion est sta­tique, par contre lorsque nous sommes af­fec­tés dans un groupe de com­bat, nous bou­geons tout le temps, il faut se le­ver à 4 heures du ma­tin et mar­cher, mar­cher, mar­cher… Il y a aus­si les tâches du quo­ti­dien comme la re­cherche de bois, la pré­pa­ra­tion de la nour­ri­ture, la les­sive… Pour tout ça, l’homme et la femme

sont pa­reils. L’un comme l’autre peut com­man­der, in­té­grer la ra­dio. Seule ex­cep­tion pour por­ter des charges très lourdes, là, nous fai­sions ap­pel au plus fort. Il y avait éga­le­ment des heures cultu­relles, le di­manche, consa­crées à des temps de lec­tures prin­ci­pa­le­ment des ac­tua­li­tés, des évé­ne­ments comme du théâtre, de la danse. On ima­gine les gué­rille­ros sexistes, ma­chistes ; fi­na­le­ment, chez les Farc, la femme est l’égale de l’homme, non ? Comme souvent dans les conflits ar­més, les femmes ont une place très im­por­tante, il n’y a pas vrai­ment le choix. Mais lors­qu’on ré­in­tègre la vie ci­vile, les femmes perdent l’éga­li­té, perdent énor­mé­ment sur le ter­rain de la li­ber­té. Peu à peu l’homme s’éloigne des tâches mé­na­gères… Mais moi, je ne laisse rien pas­ser. Il vous a fal­lu deux ten­ta­tives pour ar­ri­ver à quit­ter les Farc. J’ima­gine que c’est très com­pli­qué et très dan­ge­reux ? Oh oui ! Il y a beau­coup d’obs­tacles. Ne se­raitce que de sa­voir où l’on est géo­gra­phi­que­ment, où sont les autres com­pa­gnies pour ne pas tom­ber des­sus, et il y a des com­bat­tants en ci­vil qu’on ne connaît pas. Ce sont eux qui rat­trapent le plus souvent les gué­rille­ros en fuite et les ra­mènent. Lors de ma pre­mière ten­ta­tive, je me suis per­due et j’ai at­ter­ri dans un champ de mines. Il y avait un homme mort. J’ai eu beau­coup de chance car j’ai tou­ché une mine et le dé­to­na­teur n’a pas ex­plo­sé. J’ai conti­nué ma route jus­qu’à un fleuve que je n’ai pu tra­ver­ser. Je suis tom­bé sur un garde, un homme que je connais­sais bien. Ma fuite a du­ré sept jours et elle a été mi­ni­mi­sée car j’étais proche d’un grand chef de guerre. Lors de la deuxième ten­ta­tive, je suis par­tie avec un gar­çon, un In­dien. Nous avons réus­si à re­joindre le do­mi­cile de sa mère et j’ai ap­pe­lé mon frère pour qu’il vienne me cher­cher. Il est ve­nu de nuit dans le pe­tit vil­lage le plus proche.

Que risque-t-on à s’en­fuir ? Si l’on dé­serte avec son arme, on risque d’être exé­cu­té ; par contre, si on ne la prend pas, nous sommes seule­ment sanc­tion­nés. Lors de ma pre­mière ten­ta­tive, j’ai été à l’iso­le­ment pen­dant quinze jours.

Et au­jourd’hui ? Je suis une dé­ser­teuse, j’ai tra­hi les Farc en par­tant. Si l’on ne cherche pas à re­joindre l’ar­mée pour lui don­ner des ren­sei­gne­ments, no­tam­ment sur la po­si­tion des camps des gué­rille­ros, c’est moins grave.

Comment se dé­roule le re­tour à

la vie ci­vile ? C’est très com­pli­qué. En sor­tant de chez les Farc, tu n’as plus rien, tu n’as plus de liens avec ta fa­mille, tes amis… Il faut re­com­men­cer une nou­velle vie, dans une so­cié­té mo­derne qui n’a rien à voir avec la vie ar­rié­rée que mènent les Farc. On se re­trouve en com­pé­ti­tion avec des per­sonnes qui ont tous les codes de cette so­cié­té. Et puis il faut gé­rer cette so­li­tude après des an­nées (douze pour Dia­na) dans une vie com­mu­nau­taire où tout était pris en charge, où l’ar­gent n’existe pas. Au­jourd’hui, vous tra­vaillez pour le compte de l’État à la ré­in­ser­tion des an­ciens Farc… Oui, au sein de l’ARC, l’agence de ré­in­ser­tion co­lom­bienne. Il s’agit d’un or­ga­nisme d’État dont le but est de ra­me­ner les ex­Farc mais aus­si les pa­ra­mi­li­taires vers la vie ci­vile. Je suis tech­ni­cienne pour ce pro­jet parce que j’ai l’ex­pé­rience à la fois des Farc et de la ré­in­té­gra­tion. Ac­tuel­le­ment, je m’oc­cupe d’un camp qui compte en­vi­ron deux cents per­sonnes. Il s’agit prin­ci­pa­le­ment d’édu­ca­tion mais aus­si d’aides pour les dé­marches ad­mi­nis­tra­tives mé­di­cales, de sé­cu­ri­té so­ciale, d’ins­crip­tion à l’uni­ver­si­té… Vous avez ac­cep­té de té­moi­gner en par­ti­ci­pant à ce do­cu­men­taire. En quoi est-ce im­por­tant ? Les en­fants rentrent avec une idée idyl­lique des Farc, il est donc né­ces­saire de dire ce qu’on vit vrai­ment là­bas. Il faut ra­con­ter la vraie his­toire, dire que l’on n’est pas libre. Pour au­tant, il est im­por­tant aus­si de sa­voir que les gué­rille­ros sont des êtres hu­mains avec un idéal, qu’ils ont des désac­cords entre eux et sur­tout qu’il y a des en­torses au pro­jet ini­tial.

Croyez-vous au pro­ces­sus de

paix ? C’est quelque chose dont nous avions be­soin. Le pro­ces­sus de paix est sy­no­nyme de li­ber­té pour tous les Farc. Au­jourd’hui, la FARC est de­ve­nue un par­ti po­li­tique qui est da­van­tage dans la pa­role que dans la vio­lence, donc ça peut réus­sir. C’est la pre­mière fois que vous ve­nez en France, en l’oc­cur­rence à Li­moges, peut-être même en Eu­rope. Quelles sont vos im­pres­sions ? Je re­pense à la jeune fille de 17 ans que j’étais à l’époque. Je ne voyais au­cune op­por­tu­ni­té, au­cun es­poir, alors que tout est pos­sible. Ma pré­sence ici le prouve.

PHO­TO BRI­GITTE AZZOPARD

RÉ­CIT. La jeune femme a vé­cu 12 ans par­mi les Farc avant de s’échap­per en ris­quant sa vie.

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