Il y a cent ans, l’ar­mis­tice

Le Populaire du Centre (Haute-Vienne) - - La Une - Syl­vain Com­père syl­vain.com­pere@cen­tre­france.com

EN LI­MOU­SIN. Il fait beau et très frais, ce lun­di 11 no­vembre 1918. Quelques brumes d’au­tomne couvrent les val­lées au le­ver du so­leil. A Li­moges, les ma­ga­sins, les bu­reaux et les écoles se vident dès mi­di. A Tulle, vers 13 heures, les rues s’em­plissent d’une foule joyeuse. A 16 heures, les cloches de toutes les églises du pays se mettent à son­ner. A Brive, la soi­rée est ani­mée. La foule dé­file dans les rues en chan­tant. La guerre est fi­nie.

A LA UNE. « La fin des hos­ti­li­tés », titre alors Le Po­pu

laire du Centre en ce 11 no­vembre 1918. Il est onze heures lorsque pa­raît le jour­nal. Les ven­deurs ne pou­vaient ar­ri­ver à faire leur dis­tri­bu­tion, on leur ar­ra­chait les jour­naux…

Après quatre ans de boucherie, les com­bats cessent en­fin ce lun­di 11 no­vembre 1918. L’an­nonce de l’ar­mis­tice dé­clenche une ex­plo­sion de joie dans la ré­gion.

Il fait beau et très frais, ce lun­di 11 no­vembre 1918. Quelques brumes d’au­tomne couvrent les val­lées au le­ver du so­leil.

Dé­pêche of­fi­cielle. De­puis trois jours (voir page ci­contre), le monde en­tier at­tend que l’on sonne la fin des com­bats sur le front. En Li­mou­sin, comme ailleurs : « le bruit cir­cu­lait dès le ma­tin à 8 heures que l’ar­mis­tice était si­gné, ra­conte Jo­seph Las­ver­gnas, cor­res­pon­dant du Po­pu­laire à Saint­Ju­nien. Aus­si l’ani­ma­tion dans notre ville était plus grande que de cou­tume. Les com­men­taires al­lèrent leur train jus­qu’au mo­ment où la dé­pêche of­fi­cielle re­çue à la mai­rie per­mit à notre maire d’en in­for­mer la po­pu­la­tion par une al­lo­cu­tion faite au bal­con de l’hô­tel de ville, et où il in­vi­ta la po­pu­la­tion à pa­voi­ser en signe de conten­te­ment. […] La paix tant sou­hai­tée était en­fin ar­ri­vée ! L’hé­ca­tombe d’in­no­cents al­lait en­fin ces­ser ! »

Tout s’ar­rête ! À Li­moges, « la nou­velle s’était ra­pi­de­ment pro­pa­gée dans les usines où les ou­vriers ne te­naient plus en place et les portes durent s’ou­vrir avant mi­di. » Du coup, « le chô­mage dans les usines fut presque com­plet », les ma­ga­sins, les bu­reaux et les écoles se vident dès mi­di et les élèves ont même un jour de congé le len­de­main.

« C’était plus que de la joie, c’était un dé­lire in­des­crip­tible »

À Tulle, « à 13 heures, à la ren­trée de la ma­nu­fac­ture, une foule com­pacte se pres­sait de­vant le por­tail et nom­breux furent ceux qui, au si­gnal de la si­rène, res­tèrent en de­hors, et une heure après, tout le per­son­nel quit­tait les usines sur l’ordre des contre­maîtres. » « À par­tir de ce mo­ment, pour­suit le cor­res­pon­dant du jour­nal, les rues de la ville prirent une ani­ma­tion in­ac­cou­tu­mée, des mil­liers de per­sonnes étaient dé­jà dans les rues, chan­tant et dan­sant. Les jeunes gens et jeunes filles s’em­bras­ saient. Jamais Tulle n’a vu sem­blable af­fluence dans ses rues. C’était la paix, la paix tant dé­si­rée et tant at­ten­due. Ce dé­lire, cette joie de la foule était franc et cor­dial. Les sol­dats en per­mis­sion qui pas­saient étaient ac­cla­més et les glorieux mu­ti­lés de l’af­freuse guerre qui, grou­pés, cir­cu­laient dans nos rues en chan­tant, étaient eux aus­si les plus ac­cla­més par la foule. » Par­tout, jusque dans les plus pe­tits vil­lages, des cor­tèges en liesse en­va­hissent les rues.

Cloches. « À par­tir d’une heure et de­mie, les rues [de Tulle] s’em­plirent d’une foule joyeuse. C’était plus que de la joie, c’était un dé­lire in­des­crip­tible. Bras des­sus, bras des­sous, par groupes nom­breux, nos conci­toyennes et nos conci­toyens par­cou­raient en chan­tant les rues et les bou­le­vards. Chacun ar­bo­rait la co­carde tri­co­lore ; d’autres por­taient des dra­peaux. Des mu­siques im­pro­vi­sées les pré­cé­daient. » À 16 heures, les cloches de toutes les églises se mettent à son­ner de concert à tra­vers tout le pays et les édi­fices pu­blics sont pa­rés de dra­peaux, fran­çais et al­liés. Puis plu­sieurs salves d’ar­tille­rie marquent la fin de la cé­lé­bra­tion of­fi­cielle.

Une bonne « cuite » !

À Li­moges, « sui­vie d’une foule énorme, la mu­sique amé­ri­caine par­cou­rut les bou­le­vards, jouant de la Mar­seillaise et les hymnes al­liés. […] On lui fit par­tout de ma­gni­fiques ova­tions. Sur quelques places, des bals s’im­pro­vi­sèrent. » À Brive aus­si, la soi­rée est ani­mée : « une foule en liesse […] ac­cla­ma tout ce qu’elle put ac­cla­mer : des dra­peaux, des lam­pions, des poi­lus, des Amé­ri­cains (alors très nom­breux en Li­mou­sin, NDLR), des gosses, etc. […] Mu­sique sur la place de l’Hô­tel­de­Ville, lec­ture des condi­tions de l’ar­mis­tice, et dé­fi­lé dans les rues en chan­tant. A la « Mar­seillaise » ré­pon­dait la « Ma­de­lon », et ceux qui de­puis quatre ans s’étaient pro­mis une bonne « cuite » pour le jour de la paix, tinrent fi­dè­le­ment leurs pro­messes au­de­là même de toute es­pé­rance. […] Une belle jour­née d’union sa­crée, quoi ! Avec ce­pen­dant une lé­gère nuance : les uns di­saient « Vic­toire » et les autres di­saient « Paix », mais le bon poi­lu re­met­tait le calme en criant : « qu’est­ce que ça peut fiche, puisque ça si­gni­fie qu’on ne se cas­se­ra plus la gue… la fi­gure. »

«En­fin ! L’heu­reuse nou­velle si im­pa­tiem­ment at­ten­due est ar­ri­vée lun­di ma­tin à Li­moges, vers dix heures et de­mie. […] La nou­velle se ré­pan­dit comme une traî­née de poudre. […] Une de­mi­heure après, Le Po

pu­laire la pu­bliait. Notre édi­tion spé­ciale (re­pro­dui

te ci­contre) fai­sait fu­reur en ville. Nos ven­deurs ne pou­vaient ar­ri­ver à faire leur dis­tri­bu­tion. On leur ar­ra­chait les jour­naux. »

Fausses alertes

Il faut dire que « de­puis deux ou trois jours, on l’at­ten­dait fié­vreu­se­ment. Il y eut même plu­sieurs fausses alertes. […] Jeu­di soir, no­tam­ment, le bruit en avait cou­ru par­tout, non seule­ment à Li­moges, mais dans toute la France. Et ce fut une vé­ri­table dé­cep­tion quand, le len­de­main, on ap­prit que les plé­ni­po­ten­tiaires al­le­mands n’étaient qu’ar­ri­vés]…] et qu’ils avaient de­man­dé 72 heures pour ré­pondre. […] Trois jour­nées in­ter­mi­nables pen­dant les­quelles, à chaque ins­tant, on se de­man­dait si, à la der­nière mi­nute, cette paix tant dé­si­rée]…] n’al­lait pas s’éva­nouir après une fu­gi­tive ap­pa­ri­tion qui avait gon­flé d’es­pé­rance tous les coeurs an­gois­sés par l’hor­rible cau­che­mar qui du­rait de­puis cin­quante­deux mois. Cet état d’éner­ve­ment a pris fin lun­di ma­tin pour faire place à une im­mense al­lé­gresse. » « Dra­peaux in­no­cents ». Ce jour­là, la ré­vo­lu­tion so­ciale en Al­le­magne par­tage la “Une” du Po­pu­laire avec la Paix. À peine la guerre fi­nie, la lutte des classes re­prend… Jo­seph Las­ver­gnas, syn­di­ca­liste et cor­res­pon­dant du jour­nal à Saint­Ju­nien, rap­porte que, pen­dant le dé­fi­lé dans les rues de la ci­té gan­tière, des mi­li­tants ont ar­bo­ré leurs dra­peaux rouges. Des grèves dures ont émaillé le conflit et les ten­sions sont en­core vives. De vio­lents échangent ponc­tuent le par­cours, ce 11 no­vembre. Des dra­peaux rouges sont bri­sés et les gen­darmes ac­cusent les mi­li­tants d’avoir ar­bo­ré ces éten­dards sans au­to­ri­sa­tion… Dans son ar­ticle – en par­tie cou­pé par la cen­sure ­ il de­mande : « Ceux qui ont eu la lâ­che­té de s’en prendre à des dra­peaux in­no­cents au­ront­ils le cou­rage de ve­nir jus­ti­fier leur acte en pré­sence de ceux qui ne crain­dront pas d’ex­po­ser le pro­gramme dont leur dra­peau est le sym­bole ? » Un com­bat po­li­tique qui le mè­ne­ra à la vic­toire et à la mai­rie, l’an­née sui­vante.

PHO­TO : FLORIS BRESSY

PHOTOTHÈQUE PAUL COL­MAR

11 NO­VEMBRE 1918, LI­MOGES. Dès l’an­nonce de l’ar­mis­tice, les rues (ici la rue du Clo­cher) sont en­va­hies par une foule com­pacte qui chante et danse en agi­tant des dra­peaux.

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